deux aspects de sa vie intérieure (intermittences et permanence du moi)

Sa vie, lorsqu'il la considère, ne lui semble pas avoir eu un cours régulier, un développement continu. Des accidents, plus d'une fois, en ont modifié la direction, au lendemain desquels il a cessé d'abord de se reconnaître.

En premier lieu, cet abandon de Genève, à seize ans, qui l'a fait sortir de sa « sphère », qui l'a arraché au genre de vie qui l'attendait, et sans retour . « J'aurais passé dans le sein de ma religion, de ma patrie, de ma famille et de mes amis, une vie paisible et douce, telle qu'il la fallait à mon caractère... J'aurais été bon chrétien, bon citoyen, bon père de famille... » (C. I, 43 1.) Illusion rétrospective, sans doute ; Rousseau, dans le même paragraphe, parle de la « fatalité » de sa destinée. Vingt ans après, il y a cette seconde naissance dans la pleine lumière de la route de Vincennes. Parce qu'il a répondu de tout son coeur à une « malheureuse question d'Académie », le voici embarqué; il ira d'écueil en écueil, en quête de la «région où vivre », jusqu'à sa dernière promenade dans le parc d'Ermenonville.

1 Pour les Confessions (C.) et les Rêveries (R.), nous renvoyons à l'édition de la Pléiade, le chiffre romain désignant le livre, le chiffre arabe la page ; pour la Correspondance (Corr.) à l'édition Dufour-Plan ; pour les Dialogues (D.) à l'édition Garnier. La première version du préambule et des quatre premiers livres des Confessions a été publiée par Th. DUFOUR au tome IV des Annales.

Mais «les faits ne sont ici que des causes occasioniielles », lit-on dans le projet de préambule des Confessions. Les déterminations vraies sont plus intérieures. Si la ligne de vie de Rousseau a plus d'une fois changé de sens, c'est pour se conformer à sa nature et non seulement sous l'effet d'un pouvoir capricieux de quelque fatum agissant du dehors. Aux premières pages de son autobiographie, il distingue en lui des inconséquences, des contradictions, et même un mouvement élémentaire de flux et de reflux, les retours d'un rythme vital composé « d'ardeurs brèves » auxquelles succède une «chute » (C. 1, 35). Le coeur « à la fois si fier et si tendre» (C. I, 12) ; alternativement dressé au-dessus de lui-même par l'espoir, l'orgueil et le désir, puis précipité dans un état de «langueur», d'« engourdissement ». (C. I, 14.) «Achille», quand son imagination le porte aux nues, ou « Thersite », quand il s'humilie. (C. III, 88.) Actif, toutes ses puissances psychiques ameutées, avant qu'un second temps ne le jette « dans l'anéantissement ». Alors, cette mer étale où l'on se laisse mouvoir par le flot sans offrir de résistance, où l'on croit retrouver en soi les délices du berceau, donne à l'existence sa basse continue, son appui profond et voluptueux. A mesure qu'il avancera dans sa vie, il connaîtra le bonheur qui convient à sa nature dans le renoncement et la passivité.

Pour désigner ces périodes d'ardeurs, qui sont celles des ruptures et des fugues, des mots reviennent dans les Confessions avec une fréquence particulière, ceux d'ivresse, d'extravagance, de fureur, de délire, de folie. (C. I, 38 ; III, 98 ; IV, 144 ; V, 217 ; VIII, 344 ; IX, 418, etc.) Mots vagues, aux yeux du psychologue. Mais comment supposer que l'écrivain, en Rousseau, n'ait pas mesuré leur intensité ? Tous suggèrent l'idée d'une aliénation passagère, ou d'une altération nette du cours habituel de la vie, ou d'une occultation du moi normal. «Qu'on se rappelle les moments de ma vie où je devenais un autre... », dit Rousseau, pour expliquer les transformations qui se sont produites en lui après la publication du ter Discours. (C. IX, 409.) Alors, pendant «près de six ans», il a vécu dans un état de tension et d'effervescence presque continuel, hors de sa nature, à l'en croire, ou du moins « au-dessus» d'elle 1.

Mais cette faculté de devenir un autre, dans une sorte de délire, il la rattache d'emblée, au début des Confessions, pour justifier l'étrangeté de ses démarches, à la permanente instabilité qui est au fond de son être.

Apprenti graveur, un coup de tête lui fait prendre le large. A Turin, il est en situation de faire sa fortune comme secrétaire chez le Comte de Gouvon ; mais il s'échappe, pour courir la route avec ce garnement de Bâcle. Plus tard, il abandonne, à sa propre stupeur, dans une ruelle de Lyon, le bon M. Le Maître que le haut-mal vient de saisir. Le voici travaillant régulièrement au cadastre de Chambéry, puis renonçant subitement à ses fonctions pour enseigner la musique, dévoré du désir d'autre chose, incapable de se fixer. Toutes aventures connues. Mais qu'il s'agisse d'apprendre la musique ou le jeu des échecs, ses occupations et ses divertissements sont des « passions » envoûtantes, des « goûts fugitifs d'un seul jour » qui tournent aisément à la folie. (C. V, 216.) En presque tous ses voyages, il part, guidé par une idée qui l'obsède puis s'évanouit soudain, le laissant à son vagabondage. Quand il en arrive à l'épisode du ruban volé, « ruban couleur de rose et d'argent », il ne peut s'empêcher de supposer que le diable fut pour quelque chose, ce jour-là, dans son « impudence infernale », qu'il a été tenté. « Si on m'eût laissé revenir à moi-même... » (C. II,   85.) Il était donc un autre.

1 N'allons pas conclure de là que les oeuvres qui s'échelonnent du ler Discours à la Julie furent des productions « forcées ». La deuxième partie des Confessions est l'ouvrage d'un homme qui voudrait se persuader que son entrée dans la carrière des lettres a interrompu fatalement une vie obscure, vouée au bonheur. En réalité, ce nouveau personnage qui s'est éveillé en lui en 1749 et qui prononce des paroles décisives, qui font révolution, ne lui est aucunement étranger ; il lui « tient à coeur », au contraire. C'est « un autre lui-même» qui a pris le gouvernement de sa pensée et qui s'est emparé de sa plume.
«Une de mes folies », dit Rimbaud. En voici une, de Rousseau. Si je le cite presque in extenso, c'est que l'on n'a pas considéré d'assez près, à mon sens, la conduite extraordinaire qui fut la sienne à Lausanne, chez M. de Treytorents

« Venture savait la composition, quoiqu'il n'en eût rien dit ; moi, sans la savoir, je m'en vantai à tout le monde, et, sans pouvoir noter le moindre vaudeville, je me donnai pour compositeur; ce n'est pas tout ayant été présenté à M. de Treytorents, professeur en droit, qui aimait la musique et faisait des concerts chez lui, je voulus lui donner un échantillon de mon talent, et je me mis à composer une pièce pour son concert, aussi effrontément que si j'avais su comment m'y prendre. J'eus la constance de travailler pendant quinze jours à ce bel ouvrage... Enfin ce qu'on aura peine à croire, et qui est très vrai, pour couronner dignement cette sublime production, je mis à la fin un joli menuet, qui courait les rues, et que tout le monde se rappelle peut-être encore, sur ces paroles jadis si connues

Quel caprice ! Quelle injustice! Quoi ! ta Clarisse Trahissait tes feux ! etc.

... Je mis donc à la fin de ma composition ce menuet et sa basse, en supprimant les paroles, et je le donnai pour être de moi, tout aussi résolument que si j'avais parlé à des habitants de la lune.

On s'assemble pour exécuter la pièce... On fait silence. Je me mets gravement à battre la mesure; on commence... Non, depuis qu'il existe des opéras français, de la vie on n'ouït un semblable charivari. Quoi qu'on eût pu penser de mon prétendu talent, l'effet fut pire que tout ce qu'on semblait attendre. Les musiciens étouffaient de rire; les auditeurs ouvraient de grands yeux, ils auraient bien voulu fermer les oreilles ; mais il n'y avait pas moyen. Mes bourreaux de symphonistes, qui voulaient s'égayer, raclaient à percer le tympan d'un quinze-vingt. J'eus la constance d'aller toujours mon train, suant, il est vrai, à grosses gouttes, mais retenu par la honte, n'osant m'enfuir et tout planter là. Pour ma consolation, j'entendais autour de moi les assistants se dire à leur oreille, ou plutôt à la mienne, l'un : Il n'y a rien là de supportable ; un autre : Quelle musique enragée ! un autre : Quel diable de sabbat !...

Mais ce qui mit tout le monde de bonne humeur fut le menuet. A peine en eut-on joué quelques mesures, que j'entendis partir de toutes parts les éclats de rire. Chacun me félicitait sur mon joli goût de chant ; on m'assurait que ce menuet ferait parler de moi, et que je méritais d'être chanté partout...

Le lendemain l'un de mes symphonistes, appelé Lutold, vint me voir... Le profond sentiment de ma sottise, la honte, le regret, le désespoir de l'état où j'étais réduit, l'impossibilité de tenir mon coeur fermé dans ses grandes peines, me firent ouvrir à lui; je lâchai la bonde à mes larmes... » (C. IV, 144.)

J'admets que l'auteur des Confessions, après tant d'années, s'amuse à composer ce récit, à imaginer tout le détail de la scène, à revivre son désarroi. S'il le fait volontiers, c'est que, depuis lors, il a eu son triomphe ; il se rappelle la faveur qu'il obtint à Fontainebleau, avec le Devin de Village, et les murmures flatteurs «des plus aimables femmes ». Il exagère peut-être, par bonne humeur. Mais qui pourra le démentir sur un seul point ?

Or, le principe de cette comédie est bien curieux je doute que Rousseau veuille mystifier de sang-froid son public, qu'il se pose en imposteur. Au vrai, son entreprise n'a pas la moindre chance de réussite (si longtemps avant l'essai d'une musique atonale ou polytonale !) ; elle est sans espoir et folle. C'est lui-même qu'il s'agit en premier lieu de mystifier ; tout se passe comme si le voeu profond de son arrière-pensée fût de « changer sa vie », de s'aliéner tout entier par une espèce de coup de force. Son désir est si vif qu'il en oublie le monde réel - ses auditeurs sont comme « des habitants de la lune » ; il est dans un monde où il est seul maître, où l'imagination opère sans obstacle, où la magie est reine, où l'on peut faire ce que l'on veut. Sans qu'il en ait conscience, sa provocation est dirigée contre les conditions de l'existence humaine terrestre, et contre cet «ici-bas» où il faut «apprendre pour être peintre, pour être palefrenier ! apprendre pour faire une omelette » (dira Fantasio). Apprendre aussi pour être musicien, et compositeur...

Au milieu de ce charivari, de tous les autres qui se moquent, il essaye de résister, de maintenir étanche la cloison qui le sépare d'eux ; il tente une négation absolue - c'est là une de ses conduites préférées (« mon ardente imagination sautait déjà par-dessus l'espace de ma vie »). Mais en fait c'est luimême qu'il désirait nier, toute sa vie qu'il désirait métamorphoser. Et il avait un modèle: Venture de Villeneuve. Il s'imagine être Venture, ou Vaussore, en restant Jean-Jacques secrètement (car il a commencé par changer son nom en un autre, qui ressemble à celui de son ami). Et comme il est instructif de constater qu'au lendemain du désastre, l'ultime aveu et le plus grave qu'il consente, dans les larmes, au symphoniste qui se présente chez lui, ce n'est pas celui de son ignorance, de son imposture apparente, mais de son identité!

« Tout Lausanne sut qui j'étais» ; voilà le pire.    Et Rousseau s'effondre. Il éprouve que nous sommes pour notre misère dans un monde où les désirs de l'homme excèdent infiniment ses pouvoirs, où il ne peut être que ce qu'il est. Mais qu'est-ce donc que l'homme ? Et cet homme qui s'appelle Jean-Jacques Rousseau ? Où le prendre ? Au livre IV des Confessions, le récit de l'aventure de Lausanne est précédé de cette phrase «J'ai déjà noté les moments de délire inconcevable où je n'étais plus moi-même ».

Ainsi, le schéma se reproduit toujours, et l'alternance il s'enflamme, s'exalte, se perd de vue jusqu'à « devenir un autre » ; puis il retombe sur soi et « s'anéantit ». « C'est mon naturel ardent qui m'agite, c'est mon naturel indolent qui m'apaise ». (R. VIII, 737.) Et il dit de lui-même, dans les Dialogues (358) : « Vous voyez que sa conduite doit être inégale et sautillante, quelques instants impétueuse, et presque toujours molle ou nulle ». (Ce « presque toujours » s'entend évidemment de la dernière partie de sa vie, où la passivité l'emporte). Cependant, au témoignage même de ceux qui l'ont fréquenté à Paris, dans les années 70, ses sautes d'humeur, souvent sans cause appréciable, les variations et l'instabilité de son tempérament surprenaient tous ceux qui l'approchaient. Bernardin de Saint-Pierre, Dusaulx, Corancez, par exemple, dont les dispositions à son égard différaient sensiblement, s'accordent à le représenter comme un être sans assiette, sans cohésion (du moins apparente), ou dont le principe d'unité reste insaisissable ; un être de faible caractère, si le caractère se définit par la fixité relative des traits qui laissent prévoir des façons d'agir ; un être qui s'ignore ou se méconnaît, peut-être parce qu'il est méconnaissable. Toujours en danger d'être emporté par l'orage ou renversé par une lame de fond, une révolution intérieure, à tout moment, le menace.

Ces variations se réduisent souvent à un rythme pendulaire. On lit dans les Confessions, au sujet du drame de l'Ermitage: « Dès lors, mon âme en branle n'a plus fait que passer par la ligne du repos,   et ses oscillations toujours renouvelées ne lui ont jamais. permis d'y rester ». (C. IX, 409). Durant ces mois d'extravagance, en effet, sa conduite à l'égard de ses amis, Madame d'Epinay, Diderot, Grimm, est marquée, avant la rupture, par une suite de renversements du pour au contre, allant de l'amitié la plus vive, avec tous les aveux et les larmes de la tendresse, à la fureur et à l'hostilité déclarée. C'est ainsi qu'après avoir commencé par « les insultes les plus ouvertes et les plus atroces » (lancées par Jean-Jacques à sa protectrice), la « journée des cinq billets » - le 31 août 1757, suivant la chronologie d'Henri Guillemin - s'achève par des effusions et des humiliations volontaires. La brouille avec Diderot, d'un autre côté, est précédée de combien d'élans du coeur et de mouvements de repli !

On objectera que la situation explique assez ce va-etvient, puisque Rousseau découvre peu à peu qu'il est joué; qu'un moment arrive nécessairement, d'autre part, quand un amour ou une amitié se défait, où ces passions sont balancées par des passions contraires, le dépit, le désespoir, la haine qu'engendre la peur d'être trompé ; l'incertitude est si grande, l'équilibre de l'être si instable qu'un choc très léger, la « preuve» la moins décisive, le sujet de dispute le plus insignifiant (mais le « motif », en lui-même, n'a plus aucune importance) suffit à provoquer une réaction violente et un véritable retournement.

Le fait est, cependant, qu'avec Rousseau cette psychologie d renversement est si caractérisée qu'elle révèle l'homme. Dans une même journée, il pourra traverser des heures troubles, les pires angoisses, et des heures bleues à l'infini. «J'oubliai bientôt presque entièrement cette querelle, et je crus bêtement qu'elle s'oubliait elle-même » ; cette phrase clôt le récit des événements du 31 août, dans les Confessions. Le voici rendu à son rêve d'amitié pure, en même temps qu'à son moi préféré, celui qui déborde de tendresse. A combien de ses amis - de ceux qui n'ont jamais cessé de l'aimer - ne s'est-il pas donné pour se reprendre et puis se donner de nouveau, n'a-t-il pas manifesté une confiance absolue et une méfiance toute chargée d'arrière-pensées ?

Ainsi progresse-t-il d'un extrême à l'autre, d'une démarche zig-zagante. Par exemple, son comportement devant David Hume (qui était loin d'être sans reproche!) nous le montre incapable de faire plus que « passer par la ligne du repos ». Ses premières journées à Wootton sont un enchantement ; il goûte le plaisir d'un délicieux vagabondage et sa lettre du 29 mars est heureuse

«Me voilà comme régénéré par un nouveau baptême, ayant été bien mouillé en passant la mer. J'ai dépouillé le vieil homme... » (Corr., XV, 130.) Deux jours après, tout lui est suspect, « jusqu'au zèle » de Hume. Telle est la voie tragique et fatale où il s'engagera toujours, désormais ;    le    principe de ses interprétations (quant à l'attitude de ceux qui l'entourent et le protègent) finira par être le suivant : plus ils prétendent me servir, plus ils me trahissent ; tout ce qu'ils paraissent faire pour moi, ils le font pour me perdre. Cette voie est tragique, abstraction faite des circonstances de la persécution dont Rousseau a été réellement l'objet, parce qu'il n'y a pas de raison pour s'y arrêter jamais, pour hésiter un jour à incriminer ses amis les plus fidèles.

Dans le mémoire du 10 juillet 1766, dont il envoie à Hume, devenu son ennemi, le texte calligraphié, il met en scène le philosophe, mais à la troisième personne à cette date, en telle occurence, M. Hume fit ceci, dit cela, il eut pour moi le regard que voici. Cette façon de rendre compte à un interlocuteur de ses faits et gestes comme s'ils appartenaient à un autre atteste le besoin de présenter une déposition « objective » ; mais elle ouvre en même temps une perspective psychologique très étrange. Au vrai, Rousseau s'avance sur une crête vertigineuse, entre deux figures de Hume, violemment contrastées, auxquelles répondent deux aspects tout différents, rigoureusement incompatibles, de sa propre nature. L'alternative est déchirante Hume est le meilleur des hommes, ou le pire. Rousseau redoute qu'il soit le pire, et cependant son amourpropre le désire ; sinon, c'est lui, Jean-Jacques, parce qu'il a suspecté « le bon Hume », qui mériterait un châtiment. C'est le conflit du jour et de la nuit. Mais à la dernière page de son réquisitoire, la volonté de Rousseau et son orgueil fléchissent. Il s'abandonne. Cette satisfaction qu'il recherche en fournissant à Hume les preuves de sa trahison, il la repousse comme une chose trop amère. Revenu à son incertitude ou plutôt à son désir infini que Hume n'ait pas démérité, qu'il lui soit possible encore « d'aimer et d'être aimé », de s'humilier même en avouant ses fautes, il écrit ces lignes extraordinaires

« Une conduite pareille à la vôtre n'est pas dans la nature ; elle est contradictoire, et cependant elle m'est démontrée. Abîme des deux côtés! je péris dans l'un ou dans l'autre. Je suis le plus malheureux des humains si vous êtes coupable ; j'en suis le plus vil, si vous êtes innocent. Vous me faites désirer d'être cet objet méprisable. Oui, l'état où je me verrais, prosterné, foulé sous vos pieds, criant miséricorde et faisant tout pour l'obtenir, publiant à haute voix mon indignité, et rendant à vos vertus le plus éclatant hommage, serait pour mon coeur un état d'épanouissement et de joie après l'état d'étouffement et de mort où vous l'avez mis. » (Corr. XV, 324.)

Le dilemme, à ses yeux, est terrible: s'il tombe dans un abîme, il sera blanc, dans l'autre, il sera noir. Mais nous n'avons pas à sonder ici jusqu'à leur source ces impulsions contradictoires. Pour analyser la conduite de Rousseau et les motifs inconscients de ses renversements psychologiques, il faudrait examiner ses structures profondes, c'est-à-dire les ambivalences affectives qui le travaillent: amour-haine, orgueil-humilité, besoin d'innocence, sentiment de la faute, etc. ; celles-ci dépendent d'une volonté de puissance inextricablement liée à une «volonté» inverse de faiblesse et d'anéantissement. Ses ruptures devant autrui et avec luimême, qui lui font perdre de vue celui qu'il était l'instant auparavant, qui l'empêchent de se reconnaître, sont le fait, dans une large mesure, de ces forces complémentaires. Il lui est difficile d'assurer la permanence de ses sentiments, de garantir l'identité de son moi. Aussi bien s'agit-il pour nous simplement de rappeler la fréquence des révolutions qu'il subit au long de sa vie, et de marquer nettement ce rythme binaire qui le fait glisser d'un pôle à l'autre, la répétition de ce schéma psychique où s'inscrivent les variations de sa conduite et de ses états de sensibilité. Et comment oublier ce bras droit qui allait et venait automatiquement pardessus le dossier de la chaise, dans la petite chambre de la rue Plâtrière, et dont le balancement monotone et fébrile accompagnait, au témoignage de Corancez, les délires de la vieillesse de Jean-Jacques ? Plongé dans l'aura, « il ne voyait plus rien » ; seul, le mouvement à deux temps de la vie élémentaire soutenait son angoisse.

En ces années ténébreuses, il arrive à Rousseau de n'être plus le maître de sa pensée. La persécution réelle et la persécution imaginaire, le font changer presque subitement de climat. Peu importe alors que le persécuteur soit quelque image vaine ou qu'il ait nom Voltaire, Grimm. Dans le cercle maudit, Voltaire, Grimm, et combien d'autres, qui existent ou >n'existent pas! ne sont plus que des présences démoniaques. Le cercle s'ouvre sous les pas de « l'innocent » comme un gouffre. Un mot suffit à le creuser, le regard équivoque d'un visiteur, préjugé hostile. Mais il suffira aussi d'un regard de douceur, d'un divertissement (la contemplation d'une plante ou d'un objet naturel) pour que les phantasmes s'évanouissent. Un rien fait entrer le malheureux dans son délire, un rien l'en fait sortir. La terreur se saisit de lui, puis elle l'abandonne. Toujours la même soudaineté dans les passages et les ruptures.

On n'aurait pas de peine à montrer, en s'aidant de la Correspondance et en rapprochant des lettres datées parfois du même jour, que Rousseau cède avec la légèreté d'un liège aux mouvements de flux et de reflux qui le font tour à tour et tout entier présent ou absent à la joie de vivre ou à l'effroi le plus intolérable. D'ailleurs, les moments exceptés où son obsession le possède tout à fait, on s'aperçoit qu'il n'est pas sans quelque pouvoir sur lui-même. Du moins lui reste-t-il assez de clairvoyance pour assister au désarroi de sa pensée, pour pressentir la fin de sa crise, et le reproche qu'il s'adressera sans doute de s'être exagéré la noirceur des complots dont il est victime.

Deux jours après sa fuite de Trye, il affecte un curieux détachement, dans un message à Du Peyrou, daté de Lyon : « Le désir de faire diversion à tant d'attristants souvenirs qui, à force d'affecter mon coeur, altéraient ma tête, m'a fait prendre le parti de chercher, dans un peu de voyages et d'herborisations, les amusements dont j'avais besoin... » (Corr. XVIII, 240). Il est trècapable en effet de se ménager des répits, des relâches. «Au milieu de tous mes tracas, ma passion d'enfant (la botanique) me distrait, m'occupe, me console... » (Corr. XVIII, 8). D'autres fois, c'est la musique, la composition de romances, de celles qu'il nomme « consolations aux misères de ma vie ». Mais il y a surtout les longues heures qu'il passe quotidiennement dans «l'autre monde» où tout est plus «intéressant» que dans celui-ci, hâvre de grâce où règne «l'âge d'or» et dont les habitants le charment, «régions éthérées » où de « tendres amies » lui versent la volupté de l'innocence. (D. I, 234). C'est pourquoi les jours ont été rares, peut-être, où Rousseau, même au plus fort de ses malheurs, n'a pas goûté un moment de quiétude ou l'enchantement du rêve qui fait oublier.

Voilà donc cette faculté précieuse, ou cette fatalité, qui le fait « devenir un autre ». A considérer cette existence, et malgré l'opposition de la clarté et de l'ombre qui distingue la jeunesse de la vieillesse, au point qu'on doute qu'il s'agisse du même homme, on est tenté de rapprocher les absences et les fuites tragiques des années de la persécution et les « ivresses », les « délires », les fugues des premiers temps, cet appel du bonheur, de la nature, de la vie profonde, comme un chant de flûte.

Chaque fois qu'il parle de lui, ou s'attache à éclairer un aspect de son être, Rousseau souligne sa docilité à l'impression, sa plasticité, sa façon de se laisser transformer par l'objet qui s'offre à ses sens ou met en branle son imagination. Voyez les Confessions, les Rêveries, les Dialogues, les Lettres à Malesherbes, les notes prises à la même époque en vue d'un portrait. Textes célèbres pour la plupart, constatations de l'âge mûr ou du déclin. Mais il est un morceau moins connu qui a l'avantage de nous reporter à une date antérieure à 1749.

Essai unique et sans lendemain que ce Persifleur, qui devait être une gazette humoristique à la manière des Anglais, où l'on bavarde sur toutes choses, et très librement, en prenant prétexte au besoin des nouveautés littéraires. Diderot et Rousseau avaient décidé d'en être alternativement les rédacteurs. « Des événements

imprévus nous barrèrent, et ce projet en demeura là» (C. VII, 340). Pour ce premier fascicule, le Genevois parisien, apprenti homme de lettres, ami de Diderot et son admirateur - imitant visiblement son style et son tempo rapide - a voulu tracer son propre portrait. Sans doute, l'intention des auteurs étant de « persifler autrui, et soi-même », il convient de jouer le jeu de l'humour fantasque et de la satire, de piquer le lecteur, de forcer le trait. Jean-Jacques, toutefois, tire parti de sa nature, après un temps assez long de cohabitation avec soi-même (il a près de 35 ans) où sa personne n'a pas laissé de l'intéresser. Il se présente ainsi

« Quand Boileau a dit de l'homme en général qu'il changeait du blanc au noir, il a croqué mon portrait en deux mots, en qualité d'individu. Il l'eût rendu plus précis, s'il y eût ajouté toutes les autres couleurs avec les nuances intermédiaires. Rien n'est si dissemblable à moi que moi-même; c'est pourquoi il serait inutile de tenter de me définir autrement que par cette variété singulière ; elle est sise dans mon esprit qu'elle influe de temps à autre jusque sur mes sentiments. Quelquefois, je suis un dur et féroce misanthrope ; en d'autres moments, j'entre en extase au milieu des charmes de la société et des délices de l'amour. Tantôt je suis uastère et dévot, et, pour le bien de mon âme, je fais tous mes efforts pour rendre durable ces saintes dispositions: mais je deviens bientôt un franc libertin...

En un mot, un protée, un caméléon, une femme, sont des êtres moins changeants que moi : ce qui doit dès l'abord ôter aux curieux toute espérance de me reconnaître quelque jour :à mon caractère; car ils me trouveront toujours sous quelque forme particulière, qui ne sera la mienne que pendant ce moment-là. Et ils ne peuvent pas même espérer de me reconnaître à ces changements; car... ils n'ont point de période fixe... C'est cette irrégularité même qui fait le fond de ma constitution. Bien plus, le retour des mêmes objets renouvelle ordinairement en moi des dispositions semblables à celles où je me suis trouvé la première fois que je les ai vus ; c'est pourqui je suis assez constamment de la même humeur avec les mêmes personnes. De sorte qu'à entendre séparément tous ceux qui me connaissent, rien ne paraissait moins varié que mon caractère; mais allez aux derniers éclaircissements : l'un vous dira que je suis badin, l'autre, grave;... je me trouve si biz&rrement disposé à cet égard, qu'étant un jour abordé par deux personnes à la fois, avec l'une desquelles j'avais accoutumé d'être gai jusqu'à la folie, et plus ténébreux qu'Héraclite avec l'autre, je me sentis si puissamment agité, que je fus contraint de les quitter brusquement, de peur que le contraste des passions opposées ne me fit tomber en syncope ». (O. compl., éd. Furne, 1837, III, 292.)

Faisons la part des influences littéraires, des souvenirs de Montaigne, toujours soucieux lui aussi d'apprécier sa propre dissemblance. « Nous sommes faits de lopins », disait-il. De son côté Diderot voyait sa tête tourner comme le coq du clocher de Langres. Adoptant une démarche libertine, Rousseau pousse tout à l'extrême, satisfait de désorienter 1. Mais ce qui ressort par-dessus tout, c'est ce qu'il avait remarqué si souvent déjà: ce polymorphisme, ce pouvoir de devenir un autre, ce don et presque cette volonté de métamorphose. Ces changements se produisent au gré de la circonstance, de la rencontre. Il en est qui paraissent sans motif. Et le Persifleur va jusqu'à assimiler ses états intérieurs à ceux de la nature, qui suit le cours des saisons et traverse des climats variables. Il en résulterait que sa sensibilité, avec ses sautes de température, est de même essence, aussi instable et subtile, que l'atmosphère. C'est ce qu'affirme précisément le Persifleur

1 Je pense que Rousseau a savouré plus d'une fois le goùt du paradoxe, que ses admirateurs aveugles affectent de ne pas voir en lui, et qui lui fut reproché, de façon si exagérée, par ceux de ses adversaires qui avaient intérêt à laisser supposer que le choix de son « système » avait dépendu du hasard, ou d'un conseil d'habileté du prisonnier de Vincennes. Mais la nature même de Rousseau, parce qu'elle le rendait sensible aux oscillations, et à leur charme, parce qu'elle changeait ses dispositions et ses pensées, devait l'inviter à argumenter pour et contre.

«Je n'ai pas laissé que de démêler en moi certaines dispositions dominantes et certains retours presque périodiques... C'est à peu près ainsi que toutes les vicissitudes et les irrégularités de l'air n'empêchent pas que les marins et les habitants de la campagne n'y aient remarqué quelques circonstances annuelles et quelques phénomènes, qu'ils ont réduits en règle pour prédire à peu près le temps qu'il fera dans certaines saisons. Je suis sujet, par exemple, à deux dispositions principales, qui changent assez constamment de huit en huit jours, et que j'appelle mes âmes hebdomadaires: par l'une, je me trouve sagement fou ; par l'autre, follement sage ; mais de telle manière pourtant que, la folie l'emportant sur la sagesse dans l'un et dans l'autre cas, elle a surtout manifestement le dessus dans la semaine où je m'appelle sage... »

Voilà sans doute un « trait ». Mais la première phrase est instructive, avec ses comparaisons atmosphériques. Rousseau en vient à déceler en lui la réapparition de tel ordre d'impressions et d'humeurs. Il lui semble qu'une loi, ou un rythme (marqué par le retour de phénomènes identiques ou analogues) se dégage peu à peu de l'instabilité, de l'inconstance - quoiqu'il ait assuré d'abord que «l'irrégularité faisait le fond de sa constitution ». Mais cette irrégularité n'est pas absolue. De lieu en lieu, des ressemblances se dessinent entre des états de sensibilité qu'on eût pu croire sous la dépendance du hasard.

Rousseau est l'homme de la sensation. Il se livre à elle tout entier. Il se laisse envahir par elle. Peu s'en faut que, respirant une rose, il n'aille jusqu'à dire, comme Condillac de sa statue, qu'il est pleinement cette odeur de rose. L'objet ne touche pas seulement ses sens, il modifie toutes ses dispositions intérieures, il étend sur lui son empire et l'ensorcèle. « Dominé par mes sens, quoi que je puisse faire, je n'ai jamais pu résister à leurs impressions, et tant que l'objet agit sur eux, mon cœur ne cesse d'en être affecté ; mais ces affections passagères ne durent qu'autant que la sensation qui les cause.» (R. VIII, 736). Saint-Preux jouit du même privilège dangereux : « O ! que c'est un fatal présent du ciel qu'une âme sensible ! Celui qui l'a reçu doit s'attendre à n'avoir que peine et douleur sur la terre. Vil jouet de l'air et des saisons, le soleil et les brouillards, l'air couvert ou serein, régleront sa destinée, et il sera content ou triste au gré des vents». (N. H. I, xxvi). Rousseau parle de son « cœur », de son « âme ». Tout en lui s'enchaîne. « Cette action de mes sens sur mon cœur fait le seul tourment de ma vie.» (R. VIII, 736). C'est son cœur qui est atteint, bouleversé peut-être, par l'objet qui s'offre à sa vue, par la musique ou l'odeur qui le charme; c'est son âme qui est métamorphosée. L'enfer ou le paradis sont à sa porte, selon la rencontre, « au gré des vents».

Dans les Dialogues (II, 351), Rousseau distingue la sensibilité physique et la sensibilité morale. Il nous dit que, devant les êtres, c'est sa sensibilité morale qui est affectée ; répulsion ou attraction sympathique, voilà ce qu'il éprouve, et le besoin de se défendre ou de se donner. Mais il reconnaît que la sensation physique s'accompagne aussitôt d'une résonance morale, d'une tonalité affective. A cause de cette plasticité extrême, il se « tourmente » à l'idée du peu de maîtrise dont il dispose sur soi et de cette sorte d'esclavage que lui font subir ses sens. Non, il ne saurait séparer autrement que par artifice sa sensibilité physique et sa sensibilité morale. « Pour qu'un objet lui fasse impression, il faut qu'à la simple sensation se joigne un sentiment distinct.» Et même, on dirait que c'est le sentiment qui éclôt d'abord et le fait s'arrêter devant le spectacle qui sera capable de le toucher. L'instinct du cœur l'invite à livrer ses sens à la jouissance de l'objet, à discerner de la beauté dans tout ce qui est aimable : «Je ne sais voir que quand je suis ému... » (Corr. IX, 6).

Bernardin de Saint-Pierre avait bien observé son maître : « Il applique les affections de son âme à toutes les jouissances de ses sens... » 1. Une seule phrase de Rousseau, simple énumération, nous fait entendre et sentir la valeur profonde de ces enchaînements. Elle se lit au Second Dialogue (353)

1 La vie et les ouvrages de Jean-Jacques Rousseau, éd, crit. par M. SOURIAU (t. fr. mod., 1907),

« De beaux sons, un beau ciel, un beau paysage, un beau lac, des fleurs, des parfums, de beaux yeux, un doux regard, tout cela ne réagit si fort sur ses sens qu'après avoir percé par quelque côté jusqu'à son coeur.»

Les mots ne font rien apercevoir que de vague dans un rayonnement pur. Nul pittoresque. Rousseau ne pouvait modifier d'un coup le caractère de la langue de son temps, qui n'était pas imagée. Mais qu'avait-il besoin d'images vives! La magie du style réside ici en premier lieu dans l'usage et la reprise de l'épithète la plus banale, dont le charme est un mystère, dans une euphonie exquise où s'harmonisent les voyelles claires et les diphtongues sourdes, déroulement lent de cellules de deux à quatre syllabes doucement rythmées, auxquelles succèdent deux propositions plus amples de douze et quinze syllabes, marquées par l'accent aigu du mot « percé » qui est comme une voluptueuse blessure. Pourtant, la lecture de cette phrase «sentimentale » se prolonge en une rêverie contemplative, nourrie par la présence diffuse de ces réalités aussi peu saisissables qu'un regard, une sonorité, un parfum.

Une semblable réussite de style, un tel privilège appartiennent de droit à un musicien. Le don que possède Rousseau dans l'ordre de la «sensation morale » et de son expression équivaut à celui de l'audition absolue. Tout son être accordé à cet ensemble d'«'objets" » qui l'enivrent, et lui versent une immédiate consolation « aux misères de sa vie », il vibre au plus intime de luimême avec une extraordinaire justesse, et il parvient à faire passer l'émotion de son âme dans les vocables de tous, et les plus usuels, qui sont à lui seul.

« La terre offre à l'homme... le seul spectacle dont ses yeux et son cœur ne se lassent jamais.» (R. VII, 716). Mais Rousseau, composant le Second Dialogue, n'a pas devant lui le spectacle de la terre. Quelques toits de la rue Plâtrière, je suppose, un peu de ciel, une pauvre fleur. Il se souvient de tout ce qu'il a éprouvé. L'imagination aidant, il se retrouve dans la couleur du ciel, dans les fleurs et le lac de sa mémoire.

Perméable aux sensations et sous la dépendance des objets, la première ou les premières rencontres qu'il en a faites ont agi si fortement sur sa « sensibilité morale » qu'il s'est formé en lui une sorte de complexe d'images et de sentiments à peu près indissoluble. « Le retour des mêmes objets », disait le Persifleur, « renouvelle ordinairement en moi des dispositions semblables à celles où je me suis trouvé la première fois que je les ai vus... » L'objet se représente-t-il, il ne l'appréhendera qu'à travers lui-même. La forme de l'expérience à venir est déterminée par l'expérience passée. Une profonde mémoire, qui garde le secret du futur, oriente le moi dans le choix inconscient qu'il fait des sensations capables d'enrichir son sentiment de l'univers. Les Confessions nous renseignent sur ce processus : « Comme en général les objets font moins d'impression sur moi que leurs souvenirs, et que toutes mes idées sont en images, les premiers traits qui se sont gravés dans ma tête y sont demeurés, et ceux qui s'y sont empreints dans la suite se sont plutôt combinés avec eux qu'ils ne les ont effacés» (C. IV, I71). Langage trop clair, sans doute, et pour cela légèrement trompeur, mais qui fait voir la cause de ces retours qui étonnaient le Persifleur, de ces constantes affectives qui se manifestaient malgré tout dans une vie intérieure apparemment ouverte à toutes les influences.

A trente-cinq ans, l'attention de Rousseau se porte de préférence sur tout ce qui l'arrache à ses habitudes et le décontenance, sur les phénomènes de dispersion et d'aliénation de son moi. (Lorsqu'il fera le récit des aventures de sa jeunesse, il lui faudra essayer, à chaque page, de rendre compte de ces oublis, de ces absences). A cinquante ans, à l'heure où il prend des notes pour une première ébauche des Confessions, il s'aperçoit que beaucoup de choses, de celles qui donnaient à son être les impulsions les plus étranges et centrifuges, que

toutes choses peut-être n'ont d'autre fin que de le ramener par des voies inconnues à cet insaisissable lui-même. Il s'arrête à des états de sensibilité qui, dit-il, « ne tiennent pas seulement aux événements de ma vie, mais aux objets qui m'ont été les plus familiers durant ces événements. De sorte que je ne saurais me rappeler un de ces états sans sentir en même temps modifier mon imagination de la même manière que l'étaient mes sens et mon être quand je l'éprouvais ». (A, IV, 3 et suiv.).

Voilà donc des zones de plus grande densité où s'exerce un pouvoir d'aimantation, dans ce monde intérieur où tout semblait aller au hasard. Des lignes de force, des «motifs conducteurs» se prolongent et s'affermissent dans la durée, composent la substance d'un être, manifestant alternativement leur empire, émergeant à tour de rôle - au gré des circonstances, des rencontres, des « objets » - de la masse indistincte des états d'âme. C'est avec cette pensée que Rousseau entreprend ses Confessions. Il a senti que le présent était préfiguré dans le passé et qu'il présageait l'avenir.

Aussi, dès le Ier Préambule, pose-t-il quelques principes : « Pour bien connaître un caractère, il y faut distinguer l'acquis d'avec la nature, voir comment il s'est formé, quelles occasions l'ont développé, quel enchaînement d'affections secrètes l'a rendu tel, et comment il se modifie, pour produire quelquefois les effets les plus contradictoires et les plus inattendus». Voici les mêmes idées, un peu différemment exprimées, dans le texte définitif (à la fin du Livre IV, 171) : «Pour me connaître dans mon âge avancé, il faut m'avoir bien connu dans ma jeunesse... Il y a une certaine succession d'affections et d'idées qui modifient celles qui les suivent, et qu'il faut connaître pour en bien juger. Je m'applique à développer partout les premières causes pour faire sentir l'enchaînement des effets... »

Dans la première version, l'accent est mis sur les modifications du caractère, sur les dissemblances qu'il enferme et qui peuvent aller jusqu'à la contradiction. La seconde version met en évidence les « enchaînements ». Mais à chaque fois les acquisitions successives sont placées sous la dépendance des premières expériences, celles de la jeunesse. Ce sont ces «affections secrètes » qui font l'office de causes. La surprise même qui accompagne l'apparition d'effets que la raison ne saurait prévoir est une suite du mystère qui entoure ces premiers «enchaînements».

A peine est-il besoin de souligner l'intérêt de cette psychologie et, si l'on veut, sa « modernité». Il y a dans la nature humaine des exigences qui échappent à toutes prévision logique. Il y a des incohérences, mais plus apparentes que réelles. « Ce qui se voit, dit Rousseau, n'est que la moindre partie de ce qui est.» Tous les phénomènes de la vie intérieure, tout ce qui se révèle à la conscience, nous appartient en quelque mesure. « Tout mouvement nous découvre », affirmait déjà Montaigne. Ceux-là mêmes qui vont contre nos tendances les plus générales enrichissent, à notre insu, cette harmonie cachée, toujours en devenir, dont la clé doit être cherchée dans les expériences de notre jeunesse et qui ne se résout qu'à la mort.

C'est pourquoi Rousseau rompt délibérément avec l'ordre classique en psychologie et renonce à composer son portrait. « Je voudrais pouvoir en quelque façon rendre mon âme transparente aux yeux du lecteur ; et pour cela je cherche à la lui montrer sous tous les points de vue, à l'éclairer par tous les jours, à faire en sorte qu'il ne s'y passe pas un mouvement qu'il n'aperçoive, afin qu'il puisse luger par lui-même du principe qui les produit.

« Si je me chargeais du résultat et que je lui disse Tel est mon caractère, il pourrait croire sinon que je le trompe, au moins que je me trompe ; mais en lui détaillant avec simplicité tout ce qui m'est arrivé, tout ce que j'ai fait, tout ce que j'ai pensé, tout ce que j'ai senti, je ne puis l'induire en erreur, à moins que je ne le veuille ; encore même en le voulant n'y parviendrais-je pas aisément de cette façon. C'est à lui d'assembler ces éléments et de déterminer l'être qu'ils composent le résultat doit être son ouvrage.» (C. IV, I7I).

Cela signifie qu'au regard de Rousseau sa nature, avec sa complexité et sa puissance débordante, avec ses retours imprévisibles et ses métamorphoses, passe son

pouvoir de juger et de réduire à l'unité la multiplicité de ses formes. Mais tout de même cette unité existe. Au lecteur d'en fixer le principe (ici, l'auteur flatte son lecteur, affecte de lui faire confiance). Non, Rousseau ne croit pas que ce principe soit saisissable. Il assure néanmoins, dès le premier préambule des Confessions, avec une netteté qui ne laisse place à aucun doute

« Tout se tient, tout est un dans mon caractère... et ce bizarre et singulier assemblage a besoin de toutes les circonstances de ma vie pour être bien dévoilé. »

C'est à ces observations de Rousseau et à sa psychologie qu'il importe de rattacher, bien plus étroitement qu'on ne l'a fait jusqu'ici, son projet de Morale sensitive, c'est-à-dire la recherche d'une thérapeutique par laquelle il pût corriger sa nature en aménageant autour de lui un milieu favorable, en disposant des objets de telle façon qu'ils pussent modifier à son gré ses états de sensibilité. Je ne vois que M. Etienne Gilson qui ait exactement défini le sens et la portée de cette méthode, aux yeux de Rousseau : « Au lieu d'une réforme directe. de l'âme par prescriptions et ordonnances rationnelles... il s'agira... d'utiliser le monde extérieur et de modeler par lui l'âme sensible... » 1

Parce qu'il souffre de son impuissance devant les choses, il a discerné le danger qu'il y a à s'abandonner aux objets, à se démettre en leur faveur du gouvernement de l'âme. Il essaye de tirer parti de sa vulnérabilité même, de sa plasticité extrême en agissant par voie indirecte, en s'offrant délibérément à des impressions et des influences qui le transformeront dans le sens qu'il désire, qui l'aideront à réaliser le voeu de sa conscience, qui régulariseront du dehors le cours de sa vie intérieure.

1 Les idées et les lettres (Paris, 1932) : La méthode de M. de Wolmar.

« Matérialisme    du    sage »,    dit    Jean-Jacques.    Cette sagesse peut être dite matérialiste en ceci qu'elle se fût fondée sur l'aveu et sur la connaissance raisonnée de la dépendance où est l'homme par rapport à la réalité matérielle qui l'entoure et le pénètre au plus intime, à laquelle il est donc forcé de céder par un mimétisme continuel et souvent inconscient. C'est de sensualisme qu'il faudrait parler, ou de « sensationnisme », pour user de l'expression qu'on a voulu substituer à celle qui désigne la doctrine de Condillac. Je ne serais pas étonné que le mot de matérialisme, qui ne plaisait pas à Rousseau, lui eût été suggéré par Diderot, peut-être avant 1749, à l'époque du Persifleur, alors que tous deux, fréquentant Condillac et préoccupés d'éducation (ils le seront toujours) étaient en quête de principes moraux qui s'accordassent avec « la nature ».    Qui sait même si, parmi les raisons qui empêchèrent Rousseau de mener à chef son ouvrage, il n'y aurait pas celle-ci qu'à la réflexion et après sa rupture avec Diderot et les philosophes, cette Morale sensitive lui parut un peu entachée de «philosophisme» ? La nature où il prétendait remonter, il ne se souciait pas qu'on la confondît avec celle dont se réclamait Diderot.

Quoi qu'il en soit, la manière dont Rousseau expose: son dessein, et jusqu'à son vocabulaire, nous ramènent aux pensées que nous avons précédemment soulignées chez lui

« L'on a remarqué que la plupart des hommes sont, dans le cours de leur vie, souvent dissemblables à eux-mêmes, et semblent se transformer en des hommes tout différents. Ce n'était pas pour établir une chose aussi connue que je voulais faire un livre : j'avais un objet plus neuf et même plus important ; c'était de chercher la cause de ces variations, et de m'attacher à celles qui dépendent de nous, pour montrer comment elles pouvaient être dirigées par nous-mêmes, pour nous rendre meilleurs et plus sûrs de nous.» (C. IV, 400).

C'est l'auteur du Persifleur que l'on reconnaît ici ; il a seulement changé de ton et d'intention ; il s'est mué en moraliste. Et voici trace maintenant de la

psychologie des « enchaînements », des « affections secrètes » : «Car il est, sans contredit, plus pénible à l'honnête homme de résister à des devoirs déjà tout formés qu'il doit vaincre que de prévenir, changer ou modifier ces mêmes désirs dans leur source... »

Suit le détail de la méthode, après les observations qui la justifient : «En sondant en moi-même, et en recherchant dans les autres à quoi tenaient ces diverses manière d'être, je trouvai qu'elles dépendaient en grande partie de l'impression antérieure des objets extérieurs, et que, modifiés continuellement par nos sens et par nos organes, nous portions, sans nous en apercevoir, dans nos idées, dans nos sentiments, dans nos actions même, l'effet de ces modifications. Les frappantes et nombreuses observations que j'avais recueillies étaient au-dessus de toute dispute ; et, par leurs principes physiques, elles me paraissaient propres à fournir un régime extérieur, qui, varié selon les circonstances, pouvrait mettre ou maintenir l'âme dans l'état le plus favorable à la vertu. Que d'écarts on sauverait à la raison, que de vices on empêcherait de naître si l'on savait forcer l'économie animale à favoriser l'ordre moral qu'elle trouble si souvent ! Les climats, les saisons, les sons, les couleurs, l'obscurité, la lumière, les éléments, les aliments, le bruit, le silence, le mouvement, le repos, tout agit sur notre machine, et sur notre âme par conséquent ; tout nous offre mille prises presque assurées, pour gouverner dans leur origine les sentiments dont nous nous laissons dominer.»

L'auteur des Exercices spirituels enjoint au chrétien de «composer le lieu» en soi par la force de l'imagination, de façon à élever des choses et des êtres absents (le Christ et sa Passion) à un tel degré de présence que l'âme se donne tout entière à ces images comme à la seule réalité. Rousseau ne saurait pas s'abstraire ainsi de l'ambiance, il a trop éprouvé l'action de ses sens sur son coeur. C'est autour de soi, et matériellement, qu'il lui faudrait composer le lieu. La tapisserie de la chambre où je travaille, ai-je même remarqué sa couleur, puis-je me rappeler son dessin ? A mon insu, pourtant, par la qualité de la lumière qu'elle diffuse,  elle m'enveloppe    de touches    discrètes.    « Le coloris assez frais du Vme Livre de l'Émile », Rousseau assure qu'il le doit « à la vive impression du local » où il l'écrivit, à ce petit appartement bleu et blanc de Montmorency au milieu des bois et des eaux (C. IV, 513). Il n'y a rien là de surprenant.

Mais le difficile est de prendre conscience de toutes ces sensations obscures, de peser ces impondérables, d'établir assez rigoureusement le registre des «correspondances » du physique et du mental pour instituer un « régime extérieur » approprié. Tout l'effort de Rousseau tendait à déceler en lui des « chaînes d'affections secrètes » liées aux objets du dehors et causées par ses « impressions antérieures » ou primitives, à empêcher même la formation de celles qui exerceraient une action délétère, pour renforcer celles qui conduiraient au bien.

L'intention va loin. Elle justifie une connaissance de soi et de ses réactions au milieu environnant qui parait favoriser un certain épicurisme moral, qui exige en tout cas une expérience de soi toujours recommencée. Une méthode éducative y trouve son principe ; méthode tout individuelle sans doute, car les complexes d'images et de sentiments qu'il s'agit de nouer ou de dénouer sont bien parmi les choses du monde les moins partagées. Pour le commun des hommes, les moyens de régler à leur avantage leur « régime extérieur » sont peu nombreux ; la liberté qui leur est laissée par la vie en société, à cet égard, est restreinte ; ils sont forcés de vivre, trop souvent, dans la promiscuité d'objets et de personnes dont la vertu tonifiante n'est pas toujours telle qu'ils la souhaiteraient. Les grands remèdes restent alors la rupture, la fuite; autant d'aveux d'impuissance.

Il n'est donc pas très exagéré de dire, avec M. Gilson, que La Morale sensitive aurait été la clé de l'oeuvre de Rousseau (certes, il y en a d'autres). Mais son inspiration est perceptible en plus d'un_ passage d'Émile ; elle dirige, de plus, les manoeuvres de M. de Wolmar lorsqu'il entreprend de guérir Saint-Preux en rompant les liens qui l'attachent à des souvenirs et à des lieux enchantés. « Il faut que le présent exorcise le passé » ; la démonstration de M. Gilson, en sa ligne générale, n'est pas réfutable. L'essentiel est « de lui faire perdre la mémoire des temps qu'il doit oublier, en substituant adroitement d'autres idées à celles qui lui sont chères» ; c'est Wolmar qui parle ainsi de Saint-Preux, dont la peine « ne peut être que dans l'attendrissement d'une conversation de réminiscence... » (N. H., IV, xiv). La douleur de Saint-Preux, s'il la considérait sans aucun voile, se doublerait du fait qu'il apprendrait enfin « la mort de ce qu'il aime » (ibid.). Il saurait pour jamais que Julie d'Etanges n'est plus, alors qu'il persiste à croire qu'elle vit encore sous les traits de Madame de Wolmar 1.

La plupart des données que nous avons passées en revue s'opposent tout d'abord entre elles : activité et passivité, rupture de la continuité du moi qui se sent « devenir un autre » et réveil de dispositions antérieures qui tournent à l'habitude, dispersions, métamorphose de l'être, unité de l'être. Mais cette unité de base est plus qu'une hypothèse de l'esprit ou un postulat philosophique ; elle est éprouvée, tant que l'existence dure, comme une tonalité fondamentale, toujours mieux perceptible au travers des discordances. En cela l'expérience de Rousseau est irremplaçable.

1 C'est en partant de ces idées que NI. Gilson interprète la fameuse lettre 17 de la IVe partie: A Meillerie, Saint-Pieux, accompagné de Madame de Wolmar, retrouve l'ombre de Julie aux lieux mêmes où il l'a aimée; sa souffrance, au moment du départ, naît du sentiment qu'il a de s'éloigner d'elle et de l'abandonner, plus vivante (quoiqu'insaisissable) que la femme de chair qui chemine à côté de lui. Pour ce qui est de la méthode de Wolmar, elle se traduit surtout par l'épisode du bosquet (IVe partie, 1. 12). Ce baiser qu'il oblige Saint Preux et Julie à échanger sous son regard doit rompre dans son idée une chaîne dangereuse. « L'asile a été profané ! » Mais ici la méthode est d'un emploi aussi incertain que le souvenir est redoutable. Le danger est grand de raviver le passé par l'impression présente. Wolmar le philosophe est un homme d'école, et l'établissement du « régime » est chose bien délicate.
Ce qui ressort par dessus tout; c'est le caractère infiniment vulnérable de sa nature, la résonance immédiate que trouve en elle la sensation «intéressante », c'est-à-dire la sensation qui atteint d'emblée le coeur et l'imagination, en premier lieu celle qui s'assimile à un complexe d'images et de sentiments déjà formé et prolonge ainsi une chaîne « d'affections secrètes ».

Une observation de Rousseau nous permet de voir comment peuvent se constituer de tels complexes, de plus ou moins grande conséquence. Des impressions concomitantes resteront associées dans la mémoire,et le mot d'association rend mal l'opération chimique dont il s'agit

« Les lectures que j'ai faites, étant malade, ne me flattent plus ; c'est que c'est une déplaisante mémoire locale, qui me rend avec les idées du livre celles des maux que j'ai soufferts en le lisant... » (A. IV, 274). C'est ainsi que le souvenir latent d'une reprise angoissante et douloureuse de son mal éloigne de lui désormais un de ses auteurs préférés, Montaigne. Des liens de sympathie très ancienne se sont brisés, dans son effort pour lire et comprendre durant sa maladie. Une autre association s'est formée. Les Essais n'existent plus pour lui que dans l'ombre de sa souffrance.

Je songe au récit qu'a fait Marcel Proust d'une matinée de lecture. Il y a mis la pleine touffe des impressions mêlées qui l'ont pénétré pendant quelques heures et qui subsistent ensemble dans sa mémoire. La pensée qui enregistrait les mots de la page blanche se prolongeait en dégradé dans le clair-obscur par des rêveries diffuses, que nourrissait d'autre part la sensation vague et rafraîchissante de divers objets, suscitant alentour la présence d'un jardin, avec de légers bruits d'autant plus enchanteurs que l'attention retenue ailleurs se désintéressait de leurs causes. Jouissance très intime et profonde qui détermine un moment de l'être et compose un tout homogène, une espèce de moi que la conscience, peut-être, laissera tomber dans l'oubli, jusqu'à ce qu'elle se retrouve plus tard dans ce moi qu'elle croyait perdu, qui n'était qu'immergé, qui attendait sa résurrection.

Proust a fondé sa psychologie sur ce qu'il appelle « les intermittences du coeur ». Le héros de son livre a vu mourir sans chagrin sa grand'mère. Mais un jour, il lui arrive de refaire un geste qu'il faisait auprès d'elle : aussitôt, la douleur l'atteint en plein coeur. Elle était comme en suspens dans l'inconscient. Il a suffi qu'un contact s'établît avec une «chaîne d'affections secrètes » pour qu'il éprouvât tout le poids du malheur qui ne l'avait auparavant qu'effleuré. Sur quoi l'auteur plaide pour l'irresponsabilité de la personne, qui n'existe lamais que de façon partielle, l'homme n'étant jamais en situation d'être pleinement lui-même et un; présent et absent à lui-même, au contraire, à la merci du moindre souffle, d'une sensation qui touchera au point sensible un moi enseveli.

C'est le philosophe espagnol Ortega y Gasset qui â le mieux parlé du mode d'existence « végétatif » des personnages de Proust

« Dans ses livres, les véritables agents des variations vitales sont, plutôt que les personnes, les vents, les climats physiques et moraux qui les entourent successivement. Et la biographie de chacun est dominée par de certains alizés spirituels qui soufflent alternativement et polarisent la sensibilité. Tout dépend du côté d'où la rafale envoie son haleine ; et de même qu'il y a bise et autans, vents du nord et vents du sud, ainsi le personnage de Proust varie selon que le souffle de l'existence vient du côté de Méséglise ou du côté de Guermantes. Et on ne doit pas s'étonner de l'insistance avec laquelle cet écrivain nous parle de « côtés », car, puisque l'univers est pour lui une réalité météorologique, l'essentiel est sans doute le quart de vent ». (Vol. de la N.R.F. consacré à Proust, janv. 1923).

Rousseau est pareillement soumis aux rafales, aux vents, aux quarts de vent. « J'appliquerai le baromètre à mon âme », dit-il pour fixer son dessein au seuil de ses Rêveries (I, 657) en reprenant une de ces métaphores atmosphériques qu'il affectionne. Il va ainsi d'un pôle à l'autre ; le plus faible déplacement du kaléidoscope provoque en lui une cristallisation de sentiments et d'images, un retournement imprévu. Ce dont témoigne encore cette phrase des Dialogues: « Il passe d'une extrémité à l'autre avec une incroyable rapidité, sans même remarquer ce passage... ni se souvenir de ce qu'il était l'instant auparavant ». (D. 11, 363).

L'histoire, rapportée dans les Confessions (1, 26), des «amours » et des plaisirs qu'il goûtait, enfant, dans la société d'une demoiselle de Vulson et dans l'intimité mystérieuse d'une jeune demoiselle Goton, qui jouait avec lui « à la maîtresse d'école », le conduit à des constatations qu'il importe de rappeler : « Je connais deux sortes d'amour très distincts, très réels, et qui n'ont presque rien de commun, quoique très vifs l'un et l'autre... » Il ne définit pas précisément ces deux amours, mais on peut induire de son récit que le premier satisfaisait surtout sa vanité et l'autre ses sens (bien qu'il fût traité « exactement    en enfant »).    Et il ajoute

« Tout le cours de ma vie s'est partagé entre ces deux amours de si diverses natures, et je les ai éprouvés tous deux à la fois ». Ce que confirme encore un autre paragraphe : « J'étais tout entier, pour ainsi dire, à chacune de ces deux personnes, et si parfaitement, qu'avec aucune des deux il ne m'arrivait jamais de songer à l'autre ».

Situation que le roman contemporain a souvent illustrée, mais qui serait inconcevable sans quelque possibilité d'oubli ou d'altération de soi, sans une défaillance du sentiment de l'unité et de la responsabilité de la personne. J'entends bien que cette « duplicité » est dans la nature et ne présente rien d'extraordinaire au psychologue, sinon au moraliste. Mais il est significatif que ce soit l'auteur des. Confessions, l'homme des « passages », qui ait si bien montré les intermittences de son coeur et ses deux mouvements opposés, du côté de Mlle de Vulson et de Mlle Goton. Il ne l'est pas moins qu'il ait livré Saint-Preux, son double, aux ondes courtes et longues de deux amours, l'un passion, l'autre goût, dans un luxe magnifique et baroque de métaphores liquides. Julie voudrait pousser dans les bras de son amie Saint-Preux flottant à la merci des vagues et invoquant, à la grande manière des Pétrarquistes, des entités éblouissantes comme des astres

«Beauté, charme, attrait, sympathie, être ou chimère inconcevable, abîme de douleurs et de voluptés ! beauté, plus terrible aux mortels que l'élément où l'on t'a fait naître, malheureux qui se livre à ton calme trompeur ! C'est toi qui produis les tempêtes qui tourmentent le genre humain. O Julie ! O Claire ! que vous me vendez cher cette amitié cruelle dont vous osez vous vanter à moi ! J'ai vécu dans l'orage, et c'est toujours vous qui l'avez excité. Mais quelles agitations diverses vous avez fait éprouver à mon coeur ! Celles du lac de Genève ne ressemblent pas plus aux flots du vaste Océan. L'une n'a que des ondes vives et courtes dont le perpétuel tranchant agite, émeut, submerge quelquefois, sans jamais former de long cours. Mais sur la mer, tranquille en apparence, on se sent élevé, porté doucement et loin par un flot lent et presque insensible ; on croit ne pas sortir de la place, et l'on arrive au bout du monde. » (N. H., VI, vii.)

La suite est une explication des symboles : le grand rythme océanique l'a perdu, tandis qu'au souffle de la cousine «l'onde tourmente en vain le vaisseau »... Pas de comparaison possible entre ces deux amours, pas d'intermittences ; le cas est bien unique, et la passion de Saint-Preux ne sera pas. remplacée. Mais j'ai voulu marquer ce nouvel appel aux éléments comme aux forces réellement agissantes sur l'âme, forces des profondeurs inconscientes, contre lesquelles la raison est sans pouvoir. La part de l'homme est de les subir comme une tempête d'un jour, ou comme une destinée..

Rousseau, toutefois, n'ose pas rejeter, à la lumière de la conscience, la responsabilité de sa conduite. Le besoin qu'il a de se poser en non-coupable, il ne lui donne satisfaction en général que par une démarche oblique, sophismes ou réserves déplaisantes. Un autre lui-même, sans doute, souhaite qu'on ne lui tienne pas compte des moments d'absence, de «délire », de «folie » où il cède à des impulsions irraisonnées, où il ne se reconnaît plus dans ses actes. Mais ses remords, les « crimes » dont il s'accuse en une ou deux circonstances, autant que son amour des « bonnes maximes», l'empêchent d'assouplir trop commodément sa morale théorique en se réglant sur sa psychologie. L'être religieux s'oppose à cette dérive naturelle qu'il sent en lui ; le projet de Morale sensitive résume à sa manière une volonté de résistance dont témoignent les pages dispersées qui préparent la Profession de foi du Vicaire savoyard. Mettre au jour deux aspects complémentaires de la vie intérieure de Rousseau, ce n'est pas préjuger défavorablement de l'effort qu'il accomplit au long des années pour écouter dans la voix de la conscience son meilleur moi et aussi, dans un ordre différent, pour apprendre avec peine et travail son métier d'écrivain.

Pour Marcel Proust, c'est par le détour de la mémoire que nous entrons brusquement, imprévisiblement, dans la conscience de la réalité totale. Cette réalité spirituelle, la seule qui nous soit accessible et dont on puisse dire qu'elle nous donne le sentiment de la plénitude, ne saurait être qu'en nous-mêmes, enfermée dans la mémoire comme une mystérieuse momie. De là l'importance, la signification esthétique et quasi mystique de la recherche du temps perdu. Mais il faut que, de la sensation actuelle, vienne le choc qui établira du passé au présent un court-circuit, qui identifiera pour un instant la conscience et l'être ressaisi en toute sa densité. Le goût de la madeleine savouré de nouveau, par hasard, c'est tout le temps de Cambrai retrouvé, c'est la profondeur de la vie qui se révèle du même coup 1.

1  Bergson fait écho à la fois à Rousseau et à Proust : « La mémoire ne consiste pas du tout dans une régression du présent au passé, mais au contraire dans un progrès du passé au présent »... d'autre part, « notre passé est ce qui n'agit plus, mais pourrait agir, ce qui agira en s'insérant dans une sensation présente dont il empruntera la vitalité ». (Matière et mémoire, p, 269.)

Rousseau n'a pas poussé si loin l'expérience, il n'en a pas tiré le principe d'une connaissance de la réalité. Mais il a éprouvé l'étrange vertu de la mémoire affective. Le cri du promeneur qui s'élevait au-dessus de Cressier, avec son ami Du Peyrou, un jour de l'année 1764, nous croyons l'entendre encore : «De la pervenche ! » Il n'ajoute rien, il ne dit rien à son compagnon de la vraie cause du « transport » qui l'arrache à tout ce qui l'entoure. Trente ans plus tôt, il montait pour la première fois aux Charmettes avec Madame de Warens

« En marchant, elle vit quelque chose de bleu dans la haie et me dit : voilà de la pervenche encore en fleur. Je n'avais jamais vu de la pervenche, je ne me baissai pas pour l'examiner, et j'ai la vue trop courte pour distinguer à terre les plantes, de ma hauteur. Je jetai en passant un coup d'oeil sur celle-là et près de trente ans se sont passés sans que j'aie revu de la pervenche ou que j'y aie fait attention... » (C., VI, 223).

Ce bonheur d'autrefois qui n'avait fait que passer à la façon d'une odeur, semblait-il, en ce jour de printemps lointain, ce bonheur l'avait pénétré tout de même il avait mûri lentement, alimenté par les joies, les peines et les déceptions de sa vie ; voici maintenant qu'il refluait en lui comme une lame irrésistible, et qu'il l'entraînait au point le plus sensible et tout près des larmes.

Par le jeu d'une extraordinaire mémoire affective, un rien, « quelque chose de bleu dans la haie », a pu soulever une dalle si bien scellée. Mais la faculté de recréation de la mémoire dépend de la sensation première qui doit « percer » d'emblée jusqu'au cœur. « Rien d'indifférent pour lui ne peut rester dans sa mémoire » (D. II, 353). De ce qui ne l'a pas d'abord touché, rien ne renaîtra jamais, croit-il.

Bergson assure que tout se conserve dans l'esprit, de ce qu'un homme a senti et vécu au long de son existence ; il veut qu'aucune sensation ne soit perdue. La moindre d'entre elles retentirait aussitôt au registre de la mémoire ; suivant ses affinités et sous l'effet d'attirances dont la loi nous échappe, elle trouvait sa place dans l'océan des souvenirs. La sensation serait tout dé suite « mémoriale ».

Rousseau, lui, ne pense pas avoir retenu quelque chose de ce qui l'a laissé « indifférent ». Seules, les sensations qui l'ont « intéressé » ont été recueillies par sa mémoire. Mais comme elles sont présentes et touchantes, celles-là, une fois réveillées et douées d'une vertu presque hallucinatoire ! Il n'est que de feuilleter les Confessions. Sur les années de Bossey

« Les moindres faits de ce temps-là me plaisent, par cela seul qu'ils sont de ce temps-là. Je me rappelle toutes les circonstances des lieux, des personnes, des heures. Je vois la servante 0u le valet agissant dans la chambre, une hirondelle entrant par la fenêtre, une mouche se poser sur ma main tandis que je récitais ma leçon : je vois tout l'arrangement de la chambre 0ù nous étions; le cabinet de M. Lambercier à main droite, mes estampes représentant tous les papes, un baromètre, un grand calendrier, des framboisiers qui, d'un jardin fort élevé dans lequel la maison s'enfonçait sur le derrière, venaient ombrager la fenêtre, et passaient quelquefois jusqu'en dedans. Je sais bien que le lecteur n'a pas grand besoin de savoir tout cela, mais j'ai besoin, moi, de le lui dire. » (C, I, 2r).

Non, il ne se trompe pas. C'est bien de ces choses que, lisant son livre aujourd'hui, nous sommes friands avant tout, des circonstances des heures. Tout ce qui est de ce temps de Bossey est venu s'ordonner peu à peu dans un même cercle enchanté. Il a besoin, maintenant, de fixer le détail des images, de composer les lieux, d'appliquer tout son esprit à. la résurrection de ce monde fermé, qui a l'homogénéité de certaines créations du rêve.

Un autre fragment nous reporte à l'époque 0ù jeanJacques, élève au séminaire d'Annecy, faisait partie de la maîtrise

« Dans les situations diverses 0ù je me suis trouvé quelques-unes ont été marquées par un tel sentiment de bien-être, qu'en les remémorant j'en suis affecté comme si j'y étais encore. Non seulement je me rappelle les temps, les lieux, les personnes, mais tous les objets environnants, la température de l'air, son odeur, sa couleur, une certaine impression locale qui ne s'est fait sentir que là, et dont le souvenir vif m'y transporte de nouveau. Par exemple, tout ce qu'on répétait à la maîtrise, tout ce qu'on chantait en choeur, tout ce qu'on y faisait, le bel et noble habit des chanoines, les chasubles des prêtres, les mitres des chantres, la figure des musiciens, un vieux charpentier boiteux qui jouait de la contre-basse, un petit abbé blondin qui jouait du violon, le lambeau de soutane qu'après avoir posé son épée M. Le Maître endossait par-dessus son habit laïque, et le beau surplis fin dont il en couvrait les loques pour aller au choeur ; l'orgueil avec lequel j'allais, tenant ma petite flûte à bec, m'établir dans l'orchestre à la tribune pour un petit bout de récit que M. Le Maître avait fait exprès pour moi, le bon dîner qui nous attendait ensuite, le bon appétit qu'on y portait ; le   concours d'objets vivement retracé m'a cent fois charmé dans ma mémoire, autant et plus que dans la réalité. » (C. III, 120).

Tout lui est rendu, et plus frais, plus vif qu'au premier jour. C'est cela qu'il faut souligner maintenant. La réalité est douée d'un plus grand charme dans la mémoire. J'ai déjà cité cette phrase : « En général, les objets font moins d'impression sur moi que leur souvenir... » Rousseau assure qu'il n'a jamais pu peindre qu'en hiver le printemps, de toutes saisons celle qu'il préfère ; et ce n'est pas durant l'automne qu'il saura décrire l'automne.

Le motif qu'il en donne est que sa « mauvaise tête ne put jamais s'assujettir aux choses ». Il est vrai que le réel le trouble ; s'approcher de lui, c'est l'effaroucher ; la peur le saisit alors de devoir parler, improviser une conduite sociale sous le regard d'un témoin qu'il suppose ironique 0u malveillant 1. Son imagination « déréglée » l'empêche aussi d'adhérer à l'objet qui s'offre à lui, et cette dernière raison est de grande portée : pour beaucoup d'hommes en effet l'objet qui s'offre à eux du dehors n'acquiert tout son sens et sa réalité que lorsqu'il s'est pour ainsi dire réfracté dans le monde intérieur ; c'est de ce double que l'esprit prend réellement possession. Le contact d'un certain essuie-main rappelle à Proust le temps de Balbec : « Je jouissais, dit-il, de tout un instant de ma vie... dont quelque sentiment de fatigue ou de tristesse m'avait peut-être empêché de jouir à Balbec, et qui maintenant, débarrassé de ce qu'il y a d'imparfait dans la perception extérieure, pur et désincarné, me gonflait d'allégresse... » 1 La présence matérielle des choses peut être un obstacle, et leur beauté ne se révéler, suivant un mot de Joubert, qu'à celui qui les verra «comme en rêve». La littérature nous livre maints exemples de cette « réalisation » dans la mémoire. C'est dans la solitude que Jean-Jacques retrouve le plein et libre usage de ses puissances. A distance des choses, et mieux en l'absence des choses, il cède tout entier à son désir de les ressusciter.

1 « ... je ne sais rien voir de ce que je vois ; je ne vois bien que ce que je me rappelle, et je n'ai de l'esprit que dans mes souvenirs. De tout ce qu'on dit, de tout ce qu'on fait, de tout ce qui se passe en ma présence, je ne sens rien, je ne pénètre rien. Le signe extérieur est tout ce qui me touche. Mais ensuite tout cela me revient : je me rappelle le lieu. le temps, le ton, le regard, le geste, la circonstance... » (C. III, II2.)
Car il y a, nous l'avons dit, « une certaine succession d'affections... qui modifient celles qui les suivent ». La mémoire dégage plus que le souvenir de l'objet ou de la sensation, mais sa résonance affective absolue ; elle libère une âme «transparente » en sa profondeur. Les objets dont Rousseau accueille alors en soi l'image réfléchie s'entourent d'une flamme qui anime tout son être et donne à l'existence une sorte d'attrait magnétique. « En voulant me rappeler tant de douces rêveries », dit-il, « au lieu de les décrire, j'y retombais... » (R. II, 659). «En me disant : j'ai joui, je jouis encore ». (Oeuvres inéd. p. p. Streckheisen-Moultou,  , 354). Et plus purement qu'au jour où son plaisir risquait d'être interrompu par un mouvement qui l'eût compromis, par une intervention qui l'eût forcé d'agir. Porté par l'océan intérieur et comme suspendu, il s'attarde dans la contemplation d'un bonheur passé qui paraît échapper aux conditions de la vie terrestre et même à la servitude du temps.

1 Le Temps retrouvé, II, II.

Il est des hommes qui vivent hors d'eux-mêmes, qui s'emparent physiquement du ` monde extérieur ; esprits « positifs », qui discernent de prime abord, dans tout ce qui les entoure, les schémas d'une action possible. Rousseau n'est pas de ceux-là. La rêverie et le souvenir, presque toujours mêlés, mettent en communication les zones les moins superficielles de son être ; le sentiment du passé, le sens du présent, l'imagination du futur, au lieu de déterminer en lui des attitudes tranchées, tendent à se confondre et nourrissent sans cesse la conscience qu'il garde de la continuité de son moi.

Mais c'est le bonheur retrouvé par la réminiscence 1 qui comble son coeur. On hésite ici entre tant d'évocations admirables. Bruits et va-et-vient de la matinée aux Charmettes, cueillette des cerises à Thône, nuit de juin au bord de la Saône, on voudrait s'arrêter à tous ces morceaux dont chacun dessine un vrai microcosme. Je préfère un souvenir plus lointain, celui de la jeune marchande de Turin, Madame Basile, qui respire au livre II des Confessions dans un merveilleux clairobscur. La monnaie dépensée des vingt francs qu'on lui a remis à la sortie de l'hospice des nouveaux convertis, Jean-Jacques se présente à la porte des boutiques, offrant de graver sur de la vaisselle des chiffres ou des armes. Une jeune femme gracieuse, parée, qu'il a distinguée derrière les vitres d'un comptoir, l'écoute, le fait asseoir, le restaure. Le mari est en voyage ; au fond de la boutique, un commis fait le maussade. Recueilli par charité, Rousseau manie le burin, on lui confie les livres de comptes. Mais il retient son souffle, amoureux et transi ; ou bien il laisse échapper un soupir en guettant le mouvement d'une robe à fleurs, « l'intervalle d'un bras ferme et rond », le renflement d'un fichu.

Il la suit une fois dans sa chambre. La page est trop belle pour qu'on ne souhaite pas de la relire

« Elle brodait près d'une fenêtre, ayant en face le côté de la chambre opposé à la porte. Elle ne pouvait me voir entrer, ni m'entendre, à cause du bruit que les chariots faisaient dans la rue. Elle se mettait toujours bien ; ce jour-là, sa parure approchait de la coquetterie. Son attitude était gracieuse, sa tête un peu baissée laissait voir la blancheur de son cou ; ses cheveux relevés avec élégance étaient ornés de fleurs. Il régnait dans toute sa figure un charme que j'eus le temps de considérer, et qui me mit hors de moi. Je me jetai à genoux à l'entrée de la chambre en tendant les bras vers elle d'un mouvement passionné, bien sûr qu'elle ne pouvait m'entendre, et ne pensant pas qu'elle pût me voir mais il y avait à la cheminée une glace qui me irahit. Je ne sais quel effet ce transport fit sur elle : elle ne me regarda point, ne me parla point ; mais, tournant à demi la tête, d'un simple mouvement du doigt elle me montra la natte à ses pieds. Tressaillir, pousser un cri, m'élancer à la place qu'elle m'avait marquée, ne fut pour moi qu'une même chose: mais ce qu'on aurait peine à croire est que dans cet état je n'osai rien entreprendre au-delà, ni dire un seul mot, ni lever les yeux sur elle, ni la toucher même, dans une attitude aussi contrainte, pour m'appuyer un instant sur ses genoux. J'étais muet, immobile ; mais non pas tranquille assurément : tout marquait en moi l'agitation, la joie, la reconnaissance, les ardents désirs incertains dans leur objet, et contenus par la frayeur de déplaire sur laquelle mon jeune coeur ne pouvait se rassurer » (C. II, 74).

'Rousseau note, dans les Confessions (XI, 526), à propos de sa fuite de Montmorency en Suisse, qui le laissa dans un état extraordinaire d'insouciance : « Sans cesse occupé de mon bonheur passé, je le rappelle et le rumine, pour ainsi dire. au point d'en jouir derechef quand je veux. »
On songe d'abord à quelque tableau hollandais, chambre avec un miroir, dans laquelle le silence s'accumule autour d'une jeune femme assise et brodant, sur fond rouge. Mais voici qu'un second personnage survient, sans une parole. Le drame se noue, et la prose haletante est faite de membres coupés, soulevés néanmoins et reliés par une onde unique. Tout est immobile. Il suffirait d'un signe du doigt, d'une paupière baissée, et le charme se romprait. Un événement commencerait, un enchaînement irréparable. Le charme se rompt une porte s'ouvre dans la maison. Le temps de presser une main sur des lèvres. Rien d'irréparable. « Et nos jeunes amours en restèrent là... »

Le poète des Confessions s'achemine vers la soixantième année. Il se « change en lui-même », il croit tenir le fil de sa destinée parce qu'il sait ce qui est advenu de cet être qu'il fut dans son adolescence. Il écrit alors, connaissant le prix du bonheur: « Rien ne vaut les deux minutes que j'ai passées à ses pieds sans même oser toucher à sa robe». Pour le lecteur de Rousseau comme peur lui-même vieillissant, cet amour de Turin prend sa signification plénière. Etant si peu de chose, il est pourtant tout ce qu'il devait être. Mais il n'est pas fait que de jeunesse, de désir et d'« innocence ». Le souvenir lui donne son âme. Un chant s'élève peu à peu qui apaise le trouble des sens, la sauvage effervescence du coeur. Est-ce un hasard si Rousseau écrit de la seule amitié qui compte (il l'oppose au simple échange des services et des biens, où l'amour-propre est roi) : «On se souvient qu'on s'est aimé, et tout est dit... » ? (A. IV, 271). Se souvenir qu'on s'est aimé, c'est aimer toujours ; pour Rousseau, c'est aimer vraiment.

Se souvenir du bonheur, c'est en extraire l'essence émotive 1, en saisir les harmoniques dans leur pureté; alors, l'angoisse de l'avenir momentanément suspendue, son étreinte sur les organes se desserre peu à peu, la charge affective de la mémoire s'allège et se spiritualise. Pour que le temps de cette brève attente s'élevât jusqu'à une sorte d'existence absolue, il fallut cette réminiscence, après trente-cinq années, cette contemplation enveloppant le désir et le résolvant ; il fallut aussi cette attention prêtée aux mots sur la page blanche et le travail d'un poète pour tirer parti de leur puissance suggestive.

Dans le premier préambule des Confessions, Rousseau déclare:

« En me livrant à la fois au souvenir de l'impression reçue et au sentiment présent, je peindrai doublement l'état de mon âme, savoir au moment où l'événement m'est arrivé et au moment où je l'ai décrit ; mon style inégal et naturel, tantôt rapide et tantôt diffus, tantôt sage et tantôt fou, tantôt grave et tantôt gai, fera luimême partie de mon histoire. » (A. IV, 10).

1 Voir Maurice MULLER, De l'essence émotive, dans l'ouvrage intitulé De Descartes à Marcel Proust (Collection Etre et Penser, Neuchâtel, 1943).
S'il voit mal que le passé et le présent se colorent mutuellement et se fondent ensemble, il fait plus que soupçonner le rôle de témoin irréfutable que peut jouer le style. L'homme en lui est usé, bouleversé jusqu'en ses dernières structures. Mais sa sensibilité n'est aucunement flétrie. A travers la durée, un écho très ancien se propage et vient retentir dans une anse écartée. En la peuplant de ses ondes, il y dessine sa figure accomplie et y trouve enfin, par une transmutation verbale, sa délivrance.

IV

Plus rare est la promotion de l'être dans l'avenir. Rousseau, si l'on en croit Bernardin de Saint-Pierre, était sujet à des pressentiments, à des prévisions extraordinaires

« Je puis citer ce que me rapporta un jour JeanJacques, comme nous étions au bois de Boulogne. Nous nous entretenions des lois surnaturelles, de pressentiments ; il me dit : « Voici ce qui m'est arrivé vers l'âge de 14 ans, dans cet âge d'innocence ; après m'être bien fatigué à courir, je m'amusais seul à jeter des pierres aux environs de Genève: je m'assis pour me reposer. Insensiblement je laissai aller mon esprit à la distraction, en sorte que, du paysage que je voyais devant moi, il me semblait que je voyais une autre campagne.

J'apercevais un château avec des barrières, des grilles je me trouve tout-à-coup dans l'appartement, au milieu d'une société d'hommes et de femmes, si bien diversifiée et caractérisée de costumes, d'habits, de physionomie, que, saisi d'étonnement, je revins à moi, mais l'esprit si rempli de ce que je venais de voir, qu'aucun des personnages ne s'était effacé de ma mémoire. Enfin, au bout d'un bon nombre d'années, j'arrivai à un château dont les avenues étaient tout-à-fait semblables à celles que j'avais vues; et je trouvai rassemblée dans un salon toute la société, formée d'hommes et de femmes si exactement semblables à mes anciens personnages que, dans le saisissement où j'étais, je ne pus m'empêcher de jeter un cri. Je n'osai en donner l'explication parce qu'on ne m'aurait pu croire, mais je renfermai la chose en moi-même.» (Ed. Souriau, 103):

Un témoignage de ce genre est bien malaisé à critiquer . On pourrait chicaner d'abord au sujet des circonstances de cette « reconnaissance » : tant de parcs et d'avenues, en divers lieux de France et d'Europe, devaient montrer à peu près le même visage ! N'était-il pas facile de confondre aussi les personnages d'un château, leurs vêtements, leurs attitudes et jusqu'au sourire des femmes, avec ceux d'un autre château, contemplé douze ans plus tôt 1 en rêve ? Quant à ce premier rêve, cette hallucination pour mieux dire, née d'une « distraction » de l'esprit abandonné à lui-même, on pourrait supposer qu'il naquit comme un précipité de toutes les images flottantes que Rousseau adolescent ne cessait de caresser dans ses rêveries et qui trompaient son besoin de grandeur et d'amour. A peine échappé de Genève, en 1728, et comme il vagabondait autour de la ville, nous savons qu'il se sentit porté par l'imagination « dans le vaste espace du monde », disposant à son gré d'un château en Espagne où le seigneur, la dame, la demoiselle, lui versaient le bonheur le plus doux, celui d'être protégé et celui d'être aimé. (C. II, 44).

Avec un peu de scepticisme, on peut donc mettre en doute le caractère prophétique de l'hallucination. Mais ce qui demeure extraordinaire, c'est cet « épanchement du songe dans la vie réelle » (Nerval), l'intensité et l'épaisseur du rêve qui jette au néant le spectacle environnant et impose au contemplateur sa seule présence.

1 C'est le chiffre que donne B. de St-P. dans une autre version du même récit.
Après Nerval, on se rappelle Rimbaud : « Je m'habituai à l'hallucination simple : je voyais très franchement une mosquée à la place d'une usine, une école de tambours faite par des anges, des calèches sur les routes du ciel, un salon au fond d'un lac... » (Saison en Enfer).

La différence, c'est que l'hallucination de Rousseau n'est pas volontaire (Plus tard, j'en suis sûr, lorsqu'il se réfugiera dans sa patrie, dans les «contrées éthérées » où le malheur s'oublie, il se fera voir des scènes entières, des personnages-fantômes qui le pénétreront de leur haleine). Il faut souligner aussi le caractère tout spontané de cette irruption, après douze années, de la vision onirique ancienne qui résorbe la vision nouvelle d'un seul coup, la descellant en quelque sorte du présent pour la faire glisser dans une catégorie qui diffère à la fois du réel et de l'irréel. « Fausse reconnaissance », de l'avis de certains philosophes, que ce sentiment du « déjà vu » qui nous assaille soudain, en un lieu où nous ne sommes jamais allés, où nous ne pouvons pas être allés jamais. Il naîtrait, selon Bergson, de la fatigue (mais il est permis de lui chercher d'autres causes) ; la pointe de l'esprit qui s'insère dans le présent, pour parler métaphoriquement, s'étant émoussée, le présent cesse d'être perçu comme tel; aussitôt distant de nous, aussitôt « mémorisé », il nous parvient par ce détour comme un passé dont le mode d'existence détonne 1. Un si brusque «transport » - Rousseau pousse un cri ! - rappelle l'autre cri : « De la pervenche ! » (avec cette réserve que la montée aux Charmettes était autre chose qu'un rêve). A chaque fois, la violence et l'imprévu de la commotion, son effet bouleversant, ne peuvent s'expliquer que par la pleine charge de l'inconscient où des complexes de sentiments et d'images sont toujours prêts à entrer en contact et à pousser l'esprit hors des gonds.

Mais les Confessions elles-mêmes décrivent une rêverie qui se serait réalisée, une rêverie que Rousseau compare à une prophétie.

1 BERGSON, Le souvenir du présent et la fausse reconnaissance, dans le recueil intitulé L'Energie spirituelle.

Le voici revenu de Turin, pour la première fois installé à Annecy auprès de Madame de Warens

« Je me souviendrai toujours qu'un jour de grande fête, tandis qu'elle était à vêpres, j'allai me promener hors de la ville, le coeur plein de son image et du désir ardent de passer mes jours auprès d'elle. J'avais assez de sens pour voir que quant à présent cela n'était pas pas possible, et qu'un contact que je goûtais si bien serait court. Cela donnait à ma rêverie une tristesse qui n'avait pourtant rien de sombre, et qu'un espoir flatteur tempérait. Le son des cloches, qui m'a toujours singulièrement affecté, le chant des oiseaux, la beauté du jour, la douceur du paysage, les maisons éparses et champêtres dans lesquelles je plaçais en idée notre commune demeure ; tout cela me frappait tellement d'une impression vive, tendre, triste et touchante, que je me vis comme en extase transporté dans cet heureux temps et dans cet heureux séjour où mon coeur, possédant toute la félicité qui pouvait lui plaire, la goûtait dans des ravissements inexprimables, sans songer même à la volupté des sens. Je ne me souviens pas de m'être élancé jamais dans l'avenir avec plus de force et d'illusion que je fis alors ; et ce qui m'a frappé le plus dans le souvenir de cette rêverie, quand elle s'est réalisée, c'est d'avoir retrouvé des objets tels exactement que je les avais imaginés. Si jamais rêve d'un homme éveillé eut l'air d'une vision prophétique, ce fut assurément celui-là. Je n'ai été déçu que dans sa durée imaginaire ; car les jours, et les ans, et la vie entière, s'y passaient dans une inaltérable tranquillité ; au lieu qu'en effet tout cela n'a duré qu'un moment. Hélas ! mon plus constant bonheur fut en songe... » (C, III, 10s).

Il faudrait d'abord s'abandonner à l'atmosphère des lieux, sentir la qualité de la lumière, du silence, la douceur de ce paysage dominical, avec des oiseaux et des cloches - très profond langage que celui-ci pour l'âme, où elle se ressaisit dans tous les moments de recueillement de son passé. De la terre au zénith, les choses à leur place symbolisent le plus grand bonheur. Mais le plus grand bonheur pour Jean-Jacques Rousseau est dans la communion des cœurs. Elle seule est capable de conférer aux diverses parties de l'univers ce pouvoir d'aimantation réciproque qui leur fait encore défaut, une mutuelle et totale sympathie. Or, l'adolescent est seul. Cette absence en lui, ce manque, contribue à le maintenir à une distance imperceptible de ce paysage. Lui-même flotte encore, porté, promu par sa rêverie ; sa promenade lui fait faire un pas après l'autre. Mais alors, et peu à peu, le désir et l'imagination, par un « transport » étrange au-delà de lui-même, comblent tous ses espoirs et le font aborder hic et nunc dans « l'heureux temps et l'heureux séjour » qui sera une fois.

Ce qui donne son prix exceptionnel à cette «extase», c'est que Rousseau a la certitude de s'y réaliser. Tout rempli de son passé d'adolescent, soulevé par des aspirations ardentes et confuses, il dispose de l'avenir et s'y établit. Dans un bondissement de son être, il y trouve sa fin, il y accomplit sa destinée, celle qui convient à sa nature. Mais c'est l'amour, Eros, puissance universelle de vie, qui anime toutes les choses qui l'entourent de sa substance irradiante et les unit en son coeur.

A la date de 1736, un texte répond à celui qui précède

« Nous partîmes ensemble et seuls de bon matin, après la messe qu'un carme était venu dire à la pointe du jour dans une chapelle attenante à la maison. J'avais proposé d'aller parcourir la côte opposée à celle où nous étions, et que nous n'avions point visitée encore. Nous avions envoyé nos provisions d'avance, car la course devait durer tout le jour. Maman, quoique un peu ronde et grasse, ne marchait pas mal: nous allions de colline en colline et de bois en bois, quelquefois au soleil et souvent à l'ombre, nous reposant de temps en temps, et nous oubliant des heures entières ; causant de nous, de notre union, de la douceur de notre sort, et faisant pour sa durée des voeux qui ne furent pas exaucés. Tout semblait conspirer au bonheur de cette journée. Il avait plu depuis peu; point de poussière, et des ruisseaux bien courants ; un petit vent frais agitait les feuilles, l'air était pur, l'horizon sans nuages, la sérénité régnait au ciel comme dans nos coeurs... Après le dîner nous gagnâmes l'ombre sous de grands arbres, où, tandis que j'amassais des brins de bois sec pour faire notre café, maman s'amusait à herboriser parmi les broussailles ; et avec les fleurs du bouquet que chemin faisant je lui avais ramassé, elle me fit remarquer dans leur structure mille choses curieuses, qui m'amusèrent beaucoup, et qui devaient me donner du goût pour la botanique : mais le moment n'était pas venu, j'étais distrait par trop d'autres études. Une idée qui vient me frapper fit diversion aux fleurs et aux plantes. La situation d'âme où je me trouvais, tout ce que nous avions dit et fait ce jour-là, tous les objets qui m'avaient frappé, me rappelèrent l'espèce de rêve que tout éveillé j'avais fait à Annecy sept ou huit ans auparavant, et dont j'ai rendu compte en son lieu. Les rapports en étaient si frappants, qu'en y pensant j'en fus ému jusqu'aux larmes. Dans un transport d'attendrissement j'embrassai cette chère amie : Maman, maman, lui dis-je avec passion, ce jour m'a été promis depuis longtemps, et je ne vois rien au-delà... » (C. VI, 241.)

Pourtant, les choses n'étaient pas « telles exactement qu'il les avait imaginées » huit ans plus tôt. Elles ne pouvaient l'être. La courbe des collines des Charmettes ne reproduit pas trait pour trait celle des collines des environs d'Annecy. D'un paysage à l'autre, les « rapports» étaient néanmoins assez frappants pour permettre l'identification de deux «situations d'âme », et c'est de cela qu'il s'agit. Les objets sensibles étaient assez proches de ceux d'autrefois pour réveiller « l'impression    antérieure » et    pour conférer au bonheur présent la dimension de la mémoire. A partir de l'instant où la communication est établie, où la «reconnaissance » a eu lieu, aucune sensation disparate ou dissolvante ne peut plus parvenir à la conscience. Toute image nouvelle sera perçue comme analogique, de même tonalité que les images anciennes; elle entrera dans la composition de la même synthèse, du même symbole irréfutable. Le contemplateur, grâce à ce très large «support » 1, goûtera jusqu'à l'extrême le sentiment de la plénitude.

1 Rousseau, « âme de très profond support » dit Hölderlin . traduit par Gustave Roud (Le Rhin).

Et cette fois, Rousseau n'est pas seul. Nulle place dans son coeur pour la tristesse. Rien ne fait défaut à son bonheur. (Me trompé-je ? ce bonheur me semble cependant un peu moins extatique, maintenant que plus rien ne manque de ce qu'il avait espéré. Dans la solitude qui était autrefois la sienne, l'imagination s'élançait encore plus loin pour répondre au désir). Tout de même, comme si des fils secrets le reliaient à sa vie inconsciente, le paysage est à la fois réceptacle et source vive de la profusion qu'il sent en lui. «Il ne cesse par continuité, non plus que de l'âme au corps » (P. Claudel). L'être rêve qu'il s'épand sans obstacle, non seulement dans l'espace mais aussi dans la durée. Echappant à toute idée d'un temps morcelé et même au sentiment d'un présent intrinsèque, distinct du passé et de l'avenir, la conscience du moi extraordinairement dilatée pressent la joie de l'existence absolue.

Vers 1789, sept années après la publication des premiers livres des Confessions, l'écrivain allemand K.-Ph. Moritz écrivait son roman aux trois quarts autobiographique d'Anton Reiser. C'est le nom d'un curieux héros dont les aventures sont plutôt métaphysiques. Cheminant entre le rêve et la veille, la réalité et l'irréalité, il assiste au morcellement de sa vie, il en souffre, il recherche avec constance certains états privilégiés où il pourra transcender sa faiblesse quotidienne. Il se promène à la campagne

« Lorsqu'il entendait sonner les cloches d'Erfurt, peu à peu ses souvenirs du passé s'agitaient en lui - l'instant présent ne limitait plus son existence - mais de nouveau il ressaisissait en un faisceau tout ce qui était déjà enfui.

Et c'étaient là les moments les plus heureux de sa vie, ceux où sa propre existence commençait à l'intéresser parce qu'il y voyait une certaine cohésion, au lieu de la trouver morcelée en instants isolés. L'impression de morcellement naissait en lui toutes les fois que, sous le poids des circonstances, ses pensées ne pouvaient s'élever au-dessus de l'instant présent. Alors, tout était si insignifiant, si vide et si sec, rien ne valait la peine qu'il y arrêtât sa pensée ...).

Anton Reiser applique aussi le baromètre à son âme. Ce qu'il veut, c'est adhérer en soi à cette « réalité » qui est rendue sensible au dehors par la présence des objets. Mais il est nécessaire pour cela de « s'élever au-dessus de l'instant présent », de ce temps compté qui hache menu la vie et sépare l'instant, la conscience de l'instant, de tout ce qui n'est pas elle, isolant ainsi du reste de l'univers un moi déraciné, abstrait. Anton Reiser s'interroge, note sur le papier ses premiers essais de méditation « Qu'est-ce que ma vie ? Qu'est-ce que mon existence ? » Seules questions qui pour lui aient un sens. Et il en arrive à l'idée « qu'il lui fallait, avant toute autre démarche, se rechercher lui-même dans la série de ses souvenirs du passé. Il sentait que l'existence n'a d'appui ferme que dans la chaîne ininterrompue des souvenirs.»1 Ces souvenirs sont des sentiments qui aident l'âme à s'identifier progressivement elle-même. C'est bien ainsi que Rousseau essaye de retrouver la chaîne de ses «affections secrètes». A mesure qu'elle évoque «les circonstances des lieux, des personnes, des heures, sa mémoire le guide dans le dédale de ses incertitudes et à travers ses métamorphoses. Dans cette quête, il regagne plus que le temps perdu, que des sensations « physiques » et « morales » mêlées au sentiment de son être. Peu s'en faut que ces réminiscences, ces « reconnaissances » lui apportent comme une révélation de la haute mer, une révélation intemporelle; du moins boit-il aux mamelles de la vie.

Un pas de plus, et une intuition existentielle ouvrirait la voie à une expérience métaphysique ou mystique. Plus d'un, parmi les romantiques, s'est engagé dans «ce chemin qui va vers l'intérieur » (Novalis), où les choses du dehors, peu à peu, cessent d'être senties autrement que par le «coeur» - chemin descendant où l'on s'élève paradoxalement à une vision totale. Mais Rousseau n'est pas un métaphysicien. Il n'est pas initié, comme le seront plusieurs des romantiques de l'Allemagne, aux méthodes de vie intérieure des théosophes.

'Traduction d'Albert BÉGUIN. L'âme romantique et le rêve, I, 68.
Il est difficile de savoir dans quelle mesure il s'est renseigné sur celles des mystiques chrétiens. Ce n'est pas le lieu de s'interroger là-dessus, ni d'essayer de définir la qualité et la fonction de ce que l'on a nommé son mysticisme. La question à laquelle il lui importe de répondre, c'est celle de « la nature et de la destination de son être » (R., III, 668). Moralement, religieusement, il se préoccupe en premier lieu de sa fin personnelle. Il y est intéressé de façon immédiate, et il a besoin de penser à soi comme à un être un. L'amour de soi le retient au seuil d'une expérience où il risquerait de se perdre.

Si Emile est destiné à devenir un autre Jean-Jacques...existent... » Les premières phrases du préambule définitif des Confessions vont réveiller le clairon de l'Apocalypse. « Moi, moi seul... » Et pourtant, l'homme qui parle ainsi, posant d'emblée le principe de sa destinée particulière et de son élection, c'est celui-là même qui, si souvent, se perdait de vue.

APPENDICE I

Ainsi, se concilient et se complètent les deux points de vue opposés que Rousseau adopte tour à tour ou conjointement quand il se considère lui-même. Entre les divers aspects de sa vie intérieure, nous avons confronté tout d'abord ceux que le poète des Confessions a si nettement séparés : d'une part, les phénomènes de rupture, la discontinuité, les intermittences des désirs et des affections sujets à des rafales, à des flux et des reflux, toutes métaphores d'ordre atmosphérique ou océanique ; la tendance enfin à « devenir un autre» par des impulsions brusques qui sont des « délires », des « extravagances », des « folies » ; d'autre part, des retours non moins imprévisibles à des formes antérieures du moi, des ressaisissements du passé, des « reconnaissances » d'où se dégage peu à peu le sentiment de la permanence de l'être. Et c'est la mémoire qui fait apparaître ce qui subsiste à travers ce qui change, qui éclaire les chaînes d'états affectifs liés aux objets qui les ont fait naître en même temps qu'aux premières expériences qui en ont fixé la teneur vitale.

Rousseau use d'un langage qui doit beaucoup à la psychologie de son époque. Mais son sentiment de l'existence se déploie sur un plan plus vaste et moins ouvert à l'analyse. C'est au plus profond de ce sentiment que s'enracinera l'idée de son essence unique et irremplaçable : « Je ne suis fait comme aucun de ceux que j'ai vus ; j'ose croire n'être fait comme aucun de ceux qui

Si l'on objectait que le précepteur d'Emile s'efforce de lui donner le sentiment de son unité personnelle, et qu'Emile n'est qu'un autre Jean-Jacques, il suffirait de répondre que s'il l'est en un sens en réalisant son voeu d'une existence selon la nature, il diffère de lui toutefois dans l'intention première de son créateur en ce que ses désirs doivent l'emporter le moins possible sur ses pouvoirs. La sagesse humaine, dit Rousseau, consiste à « diminuer l'excès des désirs sur les facultés, et à mettre en égalité parfaite la puissance et la volonté. C'est alors seulement que toutes les forces étant en action, l'âme cependant restera paisible, et que l'homme se trouvera bien ordonné. C'est ainsi que la nature, qui fait tout pour le mieux, l'a d'abord institué. Elle ne lui donne immédiatement que les désirs nécessaires à sa conservation, et les facultés suffisantes pour les satisfaire. Elle a mis toutes les autres comme en réserve au fond de son âme, pour s'y développer au besoin. Ce n'est que dans cet état primitif que l'équilibre du pouvoir et du désir se rencontre et que l'homme n'est pas malheureux. Sitôt que ses facultés virtuelles se mettent en action, l'imagination, la plus active de toutes, s'éveille et les devance. C'est l'imagination qui étend pour nous la mesure des possibles soit en bien soit en mal, et qui par conséquent excite et nourrit les désirs par l'espoir de les satisfaire. Mais l'objet qui paraissait d'abord sous la main fuit plus vite qu'on ne peut le poursuivre; quant on croit l'atteindre il se transforme et se montre au loin devant nous. Ne voyant plus le pays déjà parcouru, nous le comptons pour rien ; celui qui reste à parcourir s'aggrandit, s'étend sans cesse: ainsi l'on s'épuise sans arriver au terme ; et plus nous gagnons sur la jouissance, plus le bonheur s'éloigne de nous. » (Émile, Ed. Néaulme, 1765, t. I, p. 145).

Or, Rousseau a cédé plus que personne à « la plus active des facultés virtuelles », l'imagination. Il a trouvé son. plus constant bonheur « en songe » (il le dit avec un « hélas! »). Il a eu le sentiment de s'être accompli dans le désir ou le souvenir. Ses plus parfaites jouissances ont été dans la rêverie'. De l'amour, même le plus exalté, il dit: «La véhémence de ma passion la contenait par elle-même.» (C. IX, 435). Quand sa conscience s'inquiète de cette passivité croissante qui s'empare de lui, en ses dernières années, il parle de «dédommagement» ; ce dégoût de la vie active « qui ne serait pas bon » chez tout autre est permis à celui qu'on persécute (R. V, 702) ; d'ailleurs cette activité lui est interdite.

C'est donc contre sa nature, et parce qu'il se connaît, se juge et souhaite qu'Émile ne lui ressemble pas qu'il lui donne ce conseil: « Le monde réel a ses bornes, le monde imaginaire est infini : ne pouvant élargir l'un, rétrécissons l'autre ; car c'est de leur seule différence que naissent toutes les peines qui nous rendent vraiment malheureux.» Qu'Émile sache vivre cette vie dans le monde réel, que Rousseau n'a pas vécue.

Au reste, il est clair qu'en 1740, déjà, lorsqu'il tentait d'éduquer M. de Ste Marie (Mémoire reproduit à la fin du t. I de la Corr.), Rousseau était fort capable de « penser contre lui-même ». Il redoutait pour son élève la solitude, qui donne le branle à l'imagination: « Le caeur se mêle bientôt à ces imaginations : il forme des désirs ; ces désirs l'échauffent loin de l'épuiser... De là naissent l'inquiétude, la mélancolie, les regrets... » Il faisait l'éloge de la société où l'on tempère l'ardeur des passions « par la multitude des goûts qui les affaiblissent en les partageant ». Il ajoutait qu'en vérité ces préceptes avaient de quoi surprendre, venant d'un homme généralement taxé de misanthropie. Incriminant alors son « penchant invincible à la mélancolie», il ajoutait: «Soit tempérament, soit habitude d'être malheureux, je porte en moi une source de tristesse dont je ne saurais bien démêler l'origine». Tout l e passage est à lire où, déjà, il fait son portrait, après avoir pris en pédagogue le contre-pied de ses penchants. En résumé, il est imprudent d'appliquer à Rousseau, dans tous les cas et directement, les traits de caractère ou de nature qu'il attribue à ses personnages (par exemple dans la Nouvelle Héloïse), ou de s'imaginer que ses opinions et ses formules d'éducateur devraient nécessairement s'ajuster à un être qui serait constitué comme lui-même.

APPENDICE II

Sensation et réminiscence selon Condillac 1

Il serait facile de montrer que la psychologie de la sensation (colorée par des impressions antérieures liées entre elles) et celle de la réminiscence, qui engendre le sentiment de la continuité du moi, se rapportent manifestement à la leçon de Condillac. Certes, Rousseau va plus profond et son expérience, en ce qu'elle a d'original, n'est pas d'un sensualiste. Comment douter néanmoins de l'intérêt qu'il a dû prendre à la . page qui suit, tirée de l'Essai sur l'origine des connaissances humaines (1746) : « Lorsque les objets attirent notre attention, les perceptions qu'ils occasionnent en nous, se lient avec le sentiment de notre être, et avec tout ce qui peut y avoir quelque rapport. De là, il arrive que non seulement la conscience nous donne connaissance de nos perceptions ; mais encore, si elles se répètent, elle nous avertit souvent que nous les avons déjà eues, et nous les fait connaître comme étant à nous, ou comme affectant malgré leur variété et leur succession un être qui est constamment le même nous. La conscience, considérée par rapport à ces nouveaux effets, est une nouvelle opération qui nous sert à chaque instant, et qui est le fondement de l'expérience. Sans elle chaque moment de la vie nous paraîtrait le premier de notre existence, et notre connaissance ne s'étendrait jamais au-delà d'une première perception. Je la nommerai réminiscence.

1 Une excellente note de F. BOUCHARDY, intitulée Rousseau et Condillac, a paru dans les Mélanges Bernard Bouvier.
« Il est évident que si la liaison qui est entre les perceptions que j'éprouve actuellement, celles que j'éprouvai hier, et le sentiment de mon être, était détruite, je ne saurais reconnaître que ce qui m'est arrivé hier, soit arrivé à moi-même. Si à chaque nuit cette liaison était interrompue, je recommencerais, pour ainsi dire, chaque jour une nouvelle vie, et personne ne pourrait me convaincre que le moi d'aujourd'hui fût le moi de la veille.» (Section II, chap. i).

La réminiscence, pour Condillac, est un phénomène de mémoire involontaire qui met en jeu l'imagination et nous restitue la sensation passée en même temps qu'il nous affecte d'une manière que nous reconnaissons comme étant nôtre. La sensation est d'abord passive, et il n'y a pas de sensation sans la conscience d'un certain moi ; elle est une manière d'être. La mémoire, aux yeux de Condillac, c'est autre chose exercice volontaire, lié à l'usage des signes (en particulier des signes arbitraires, ou « d'institution »), elle nous aide à retrouver par l'attention des idées ou des noms d'objets, ou encore des circonstances concomitantes sans que nous soyons nécessairement capables de les imaginer, d'en éprouver la présence concrète.

Les mouvements intérieurs que nous avons considérés dans les pages qui précèdent seraient donc, pour Condillac, des sortes de «réminiscences». Le mot apparaît d'ailleurs, chez Rousseau, avec le sens que lui donne le philosophe Wolmar parle des «conversations de réminiscence » que peuvent avoir entre eux St-Preux et Julie (IVme part., 1. r4). Mais c'est la mémoire qui caractérise l'homme, de l'avis de Condillac, parce qu'elle lui permet de disposer dans une certaine mesure de son passé par le moyen des signes attachés aux idées et aux objets. Rousseau, lui, ne s'arrête pas aux signes ; il lui faut un état de plénitude, une reconnaissance de soi dont la psychologie sensualiste ne peut pas exactement rendre compte. Plus intellectualiste, Condillac va jusqu'à déclarer: « C'est à la réflexion que nous commençons à entrevoir tout ce dont l'Ame est capable. Tant qu'on n, dirige point soi-même son attention, nous avons vu que l'Ame est assujettie à tout ce qui l'environne, et ne possède rien que par une vertu étrangère.» (Section II, chap. 5). Mais grâce à cet assujétissement, et par ces voies « étrangères », un Rousseau, un Proust, faits pour goûter le bonheur non dans l'action mais dans la « passion » (dans la réalité subie), entrent en possession du plus authentique d'euxmêmes. Un moment arrive où il leur faut abandonner le gouvernail et « laisser monter l'eau ». D'autres au contraire puisent dans l'acte, ou au coeur du danger qui les fait se tendre comme un arc au point de se rompre, le sentiment héroïque de la réalité la plus intense (bien peu, il est vrai, sont capables d'éprouver ce sentiment dans l'instant même de l'acte, de vivre en pleine conscience ce temps accéléré où l'on s'engouffre).

 

Adhérez à la SJJR

Devenez membre !

  • Réception de lettres d'information régulières
  • Invitation aux conférences
  • Envoi spontané des Annales Jean-Jacques Rousseau
  • Participation aux tables rondes
  • Accès à notre fonds documentaire

Annales Jean-Jacques Rousseau

Lire les Annales...

Les annales se présentent sous la forme d'un livre édité chaque année regroupant les différents essais et nouvelles rédigés par les meilleurs spécialistes de Rousseau. Elles peuvent s'organiser autour d'une thématique particulière ou proposer des varia.

Bibliothèque de la SJJR

Deux ans d’existence

C’est en août 2009, on s’en souvient, qu’a été créée, suite à la signature d’une convention de mise à disposition de locaux, la Bibliothèque de la Société Jean-Jacques Rousseau.