L'ABBÉ PRÊVOST ET JEAN-JACQUES ROUSSEAU
Écrit par Claire Eliane Engel   

« Pénétrer dans le couur qui passe pour impénétrable ! Oui, si, malgré le préjugé commun, des routes secrètes ménagées par la nature en ouvrent l'accès à ceux qui peuvent les découvrir. Je les ai cherchées cependant et j'abandonne au lecteur le jugement de mes découvertes... J'ai pris pour objet de mes courses et de mes observations le Monde Moral, carrière aussi vaste, moins imaginaire, plus riche, plus variée, plus intéressante et sans comparaison plus utile, ». Ce manifeste figure dans l'in¬troduction du dernier roman de l'Abbé Prevost, publié en 176o. A 63 ans, Prévost emploie la même technique romanesque qu'à 31, lors de son premier ouvrage. Ni ses doctrines littéraires, ni ses méthodes de composition n'ont changé. Erudit, fier d'une solide culture, de vastes connaissances amassées au cours d'une vie mou¬vementée, il se pose en théoricien et en philosophe.


De fait, il est un novateur. Sa conception de l'âme humaine n'appartient qu'à lui. De 1728 à 176o, il a écrit onze romans. Si, par certains côtés, ils font appel aux thèmes romanesques à la mode, rien, chez eux, ne les rattache à la psychologie simpliste d'Anne de la RocheGuilhem, de Préchac, de Mme de la Fontaine ou même de Mme de Tencin, du stoïcisme hautain de Mme de La Fayette, de la ferveur religieuse de Gédéon Flournois. Prévost est seul. Comme Stendhal, il aurait pu parier

1 Monde Moral, P. 2-3, Je cite partout l'éd, de Prévost -de 1784.

pour la célébrité en 188o, et il aurait gagné. Il est un romantique de 1730. Ce prêtre bénédictin qui mène à travers la France, l'Angleterre, la Hollande une vie d'aventurier, qui écrit au hasard des tavernes des livres qui, à l'exception d'un chef-d'oeuvre, sont tous bâclés, reste une énigme pour ses lecteurs et même pour ses amis : « L'abbé Prévost est selon beaucoup de gens le premier de nos romanciers, écrit Raynal. Son style est pur et noble, sa manière est vive et intéressante, il est communément dans la nature et il connaît très bien le coeur humain. Mais son crayon est triste et noir ; les aventures qu'il imagine sont souvent trop tragiques. Les héros ne goûtent jamais un plaisir sans en vouloir savoir la raison 1 ». En 1733, le pasteur Charles-Etienne Jordan disait de lui : « C'est un homme fin... tous les jours plus aimable, plus savant et plus spirituel. Il a de l'esprit infiniment et surtout cet esprit de développement si nécessaire dans les matières métaphysiques ' ». Par contre, dix-huit ans plus tard, le marquis d'Argens le trouve « un peu cul de plomb 3 ».

Tout cela peut se concilier. Au cours de ses interminables romans, Prévost sonde sans fin son âme. Il se cherche lui-même avec volupté et accepte toutes les contradictions qu'il trouve en lui. Sa vie est mal connue. Six années de recherches m'ont permis de combler tout au plus quelques vides, et il reste encore bien des lacunes. Cependant, ses romans font saisir avec précision, presque avec certitude, les détours de sa pensée. Ses idées psychologiques, cohérentes ou non, sont affirmées avec tant de force, d'art, si souvent répétées, qu'elles forment un système, ce « monde moral » qui sert de titre à son dernier livre. Il est inutile d'en indiquer ici tous les détails °. Avant tout, l'abbé proclame les droits de la

1 Corr. avec Grimm. Nelles. Litt., LXVI, 1748.
Voyage littéraire en France, en Hollande et en Angleterre, p. 149.
3 Fransen : Correspondance entre le marquis d'Argens et P. Marchand.
Cf. mon livre, Figures et aventures du XVIIIe siècle;
voyages et découvertes de l'Abbé Prévost, Paris, 1939

passion. Rien ne compte, pour ses héros, que leur cœur. Affranchis des contingences terrestres, ils passent leur vie à s'analyser. Le monde entier n'est qu'un miroir qui, à jamais, leur renvoie leur propre image. Aucun drame, aucune joie ne peuvent les arracher à leur hantise. Leur souffrance est un problème qu'il leur faut résoudre. Une angoisse les poursuit, les harcèle et, pour lui échapper, ils partent sur les mers, se jettent au couvent, veulent se fuir eux-mêmes et échouent. Ils cherchent sans cesse une paix qui leur échappe. L'amour, quel qu'il soit, justifie tout. C'est un tourment qui entraîne les vies, les brise parfois, mais la douleur même qu'il cause a un charme poignant. La passion, par sa fatalité, couronne ses victimes. Elle consacre leur grandeur, car la sensibilité et la passion sont des équivalents de la vertu, ou plutôt la vertu elle-même sous sa forme la plus parfaite. L'homme sensible est un juste. Celui qui raisonne et lutte est un criminel. Car l'amour frémissant, total, est l'écho de la voix de la nature. L'homme, tel qu'elle le crée, est bon et pur. Tout cela s'accompagne d'outrances romanesques et d'incohérence philosophique.

Un autre aspect de l'oeuvre de l'abbé n'est pas moins frappant. Prévost, avec application, s'est fait le romancier du protestantisme', Personne, en France ne l'avait tenté de bonne foi. Challes dans Les Illustres Françaises, parle des chefs camisards en termes hostiles 2. Gédéon Flournois, lorsqu'il écrit ses Entretiens des Voyageurs sur la Mer, beau roman qui aura quatre éditions et sera traduit en anglais sous le titre The History of Mlle de St-Phale, ne peut pas être considéré comme un réfugié français puisqu'il est né à Genève 3. On n'insistera jamais, en France, sur les nombreux épisodes protestants de l'Homme de Qualité, de Cleveland, du Doyen de Killerine, de Montcal, mais on les lira. Peut-être même les lira-t-on en « fondant en larmes », comme faisait Mlle

1 Cf. mon livre, pp. 73-125.
3 Paris, 1723. Prévost ne s'est pas servi de ce passage.
3 Cologne,    1683.    Rééditions à Amsterdam et à Cologne. Son père étant un réfugié.

Aïssé ou le critique du Gentleman's Magazine'. Il est difficile de savoir quelle a été l'influence précise de Prévost dans ce domaine, mais elle n'a pu être négligeable : ses romans étaient bien trop connus. A un siècle sensible par volonté et par mode, il révèle les enlèvements d'enfants, les enterrements clandestins de la Révocation, les fuites à l'étranger, le fait que quatre régiments de l'armée anglaise étaient composés de Français fidèles avant tout à leur foi et à leur honneur ; dans Cleveland il précise la base théologique de la religion proscrite, et qui ne voulait pas mourir.

Prévost fait passer dans la littérature « un frisson nouveau ». Dès 1728, il est le maître des âmes sensibles. Ses romans sont lus avec passion, et pas seulement en France. On ne lui conteste pas le titre de premier romancier français. Les journaux les plus austères, le Mercure Suisse de Neuchâtel en mars 1736, la Bibliothèque Raisonnée d'Amsterdam en septembre 174o et décembre 1742, signalent ses livres. Ouvertement ou non, ses contemporains et ses successeurs se réclameront de lui, en Angleterre comme en France. Une question vient à l'esprit : dans quelle mesure Jean-Jacques Rousseau, qui lui aussi, deviendra le maître des âmes sensibles, est-il le disciple de l'abbé Prévost ?

En 1736, Jean-Jacques Rousseau a 27 ans et, dans l'ambiance trouble des Charmettes, il complète son éducation négligée. Il lit des philosophes et aussi Cleveland, qui n'est même pas encore achevé : Prévost le publie par tomes séparés. « La lecture des malheurs imaginaires de Cleveland, faite avec fureur, m'a fait faire, je crois, plus de mauvais sang que les miens2 ». Dans son petit poème philosophiques, Le Verger de

1 « He who has not bathed with tears Manon ought to forswear every sentimental work », 1770.
z Confessions, Livre 1, 5e partie.
Mme la comtesse de Warens, où il appelle la dame des Charmettes « élève de Minerve », il proclame
. . Dans Cleveland, j'observe la Nature
Qui se montre à, mes yeux touchante et toujours pure

Il lit encore l'Homme de Qualité, Manon, il achève Cleveland; il semble difficile qu'il ignore Killerine, aussi célèbre que les romans qui l'ont précédé. L'idée folle qui lui vient, en 1737, au cours de son voyage à Montpellier avec Mme de Larnage, de se faire passer pour un jacobite exilé, Mr. Dudding, lui a peut-être été inspirée par les ouvrages de l'abbé : Prévost a été l'un des très rares chantres de l'épopée sans gloire des derniers Stuarts, Jacques II et son fils, dans l'Homme de Qualité et le Doyen de Killerine. La tentative de Charles Edouard ne devait avoir lieu qu'en 1745.

En 1752, Rousseau rencontre pour la première fois l'auteur favori de sa jeunesse. Il a maintenant 43 ans et l'abbé 55. Les grands orages de la vie de ce dernier sont passés. Il occupe le poste honorifique et mal payé d'aumônier du Prince de Conti. La rencontre a lieu à Passy, chez François Mussard, naturaliste genevois et petit-cousin de Rousseau. Tout de suite, les deux hommes se plaisent. « L'abbé Prévost était un homme très aimable et très simple, dont le coeur vivifiait ses écrits dignes de l'immortalité et qui n'avait rien dans la société du coloris qu'il donnait à ses ouvrages 1 », note Rousseau, Etant donné le caractère de ce dernier, c'est une amitié bien vive qui doit bientôt les lier, car leurs relations dureront onze ans sans orages. Sébastien Mercier, ami commun des deux hommes, donne un portrait de l'abbé qui complète l'esquisse du Citoyen de Genève : «C'était un homme d'une physionomie très agréable, de beaux yeux vifs et riants, un beau teint, des traits animés et pleins de grâce. Qui l'eût dit, en le voyant, que sa plume était si sombre. Une douceur inaltérable formait son caractère aimable dans la conversation, toutes ses paroles coulaient avec une facilité douce et merveilleuse. Il n'y mettait aucune prétention, des traits de feu s'échappaient, annonçant une âme passionnée, quoique calme. Il inspirait l'amour et l'amitié, mais il était tout entier du premier sentiment. Ses passions furent vives dans tous les âges de sa vie et le jettèrent dans des vocations opposées 1 ». Vignette charmante de celui qui, à 23 ans, disait de lui-même : « La malheureuse fin d'un engagement trop tendre me conduisit au tombeau. C'est le nom que je donne à l'ordre respectable où j'allais m'ensevelir... Le sentiment me revint et je reconnus que ce coeur si vif était encore brûlant sous la cendre ». Autour de lui, à Passy, gravitent Monins, son ami, de qui on ne sait rien, Lenieps, Mme Vanloo. Puis Rousseau quitte Paris et Prévost se retire à St-Firmin, près de Chantilly, où il était assujetti à la tyrannie d'une servante-maîtresse, Mme Gentil. Il est toujours aux gages des libraires : ce sont les années du journal Etranger, de l'Histoire des Voyages, des traductions de Richardson et de l'Histoire des Stuarts. Aucune lettre de l'abbé ne figure dans la Correspondance Générale de Rousseau 2. Sébastien Mercier semble avoir donné à ce dernier quelques renseignements biographiques sur l'auteur de Manon, mais ils sont faux et incomplets. Deux d'entre eux, toutefois, sont exacts : il signale la vaste culture de Prévost, qui sait l'anglais, l'allemand, l'italien, le grec, le latin, et aussi sa vie orageuse : « Une passion amoureuse l'avait conduit en Hollande 3». Oui, et ailleurs aussi.

1 Confessions, Livre II, 8e partie.

Lenieps, de Paris, envoie à Rousseau des nouvelles de l'abbé. « Il est confiné à Chantilly avec sa gouvernante, et cet homme qui ne connaissait pas le prix de l'argent, le connaît trop aujourd'hui 4 ». La dame lui cachait ses habits pour l'obliger d'accomplir sa tâche quotidienne, deux pages d'imprimerie que Didot payait quatre louis. Il invite Lenieps, qui refuse : le voyage l'ennuie

1 J.-J. Rousseau considéré comme l'un des lers écrivains de la Révolution, II, p. 152, Mercier a connu Prévost en 1759.
s Ses lettres sont excessivement rares. 3 Op. cit., p. 153.
Correspondance Générale, t. VIII, p. 327, 1762.

« Il est enfoncé à Chantilly avec Mme Gentil 1 ». « Il est reclus à Chantilly avec sa Pénélope 2». Puis, en juillet 1763, Prévost obtient des vacances : « J'ai vu il y a quelques jours l'abbé Prévost. Je le trouve vieilli, avec une jambe comme un tonneau, surchargée d'un rhumatisme depuis six mois qui le fait crier comme un païen. Il me demanda de vos nouvelles et je lui en donnai 3 ». Il rentre dans son ermitage. Sa maladie s'aggrave : il a 66 ans et il a beaucoup vécu. On dirait à présent qu'il a une forte hypertension. « L'abbé Prévost a été dangereusement malade à Chantilly, sa dernière demeure 4 ».    Oui, sa dernière demeure.    Un mois plus tard, le 23 novembre 1763, il sort par une journée glaciale et il est terrassé par une attaque d'apoplexie au pied d'un crucifix, sur la route de Senlis.

Une légende se crée tout de suite : on aurait voulu faire son autopsie et l'abbé, qui n'était que paralysé, se serait réveillé sous le scalpel et serait mort de l'incision. Harisse 5 a fait justice de cette histoire macabre, mais les contemporains de Prévost y croyaient. Lenieps l'écrit à Rousseau. Celui-ci, dans une lettre du 5 février 1764, qui est perdue, mais que M. Pierre-Paul Plan a partiellement reconstituée, commentait la mort de son ami. Les détails que Lenieps lui avait donnés lui avaient produit une impression violente et pénible, « Le récit intéressa Rousseau au point qu'il m'avoua que l'abbé Prévost ne sortait plus de sa mémoire et qu'il n'osait plus le lire, de peur de se rappeler sa mort tragique, écrit Sébastien Merciere ». Dans une crise de découragement, Rousseau souhaitait « être à la place de l'abbé 7 ». Quel triomphe posthume pour le créateur du roman noir qui, toute sa vie, avait fait pleurer et frémir ses lecteurs

1 Id., t. IX, p. 218, 1763. 2 Id., t. XII, p. 26, 1763. a Id., 2 août, 1763.
Id., 18 octobre 1763.
a L'Abbé P., sa vie et ses œuvres, P. 1896.
Op. cit., p. 153.
7 Corr. Gén., t. IX, 23, avril 1763.

En 1760, l'abbé avait publié le t. I de son dernier roman, le Monde Moral. J.-J. Rousseau l'avait lu, et une lettre de Lenieps de 1761 laisse entendre qu'il connaissait aussi le manuscrit des tomes suivants, qui s'est perdu : une histoire du bailli d'Yverdon suggère à Lenieps cette saillie : « J'ai été tenté de donner cette lettre à l'abbé Prévost, notre ami, pour lui servir de texte à son Monde Moral 0u de canevas pour un nouveau roman 1 ». Beaucoup de critiques du temps, Grimm en particulier 2, l'avaient discuté avec sévérité. Rousseau semblait l'aimer. Ces romans d'aventures ne lui déplaisaient pas et l'Homme de Qualité, Manon et Cleveland lui semblaient « dignes de l'immortalité » 3.

Rousseau a donc une connaissance à la fois large et précise de l'oeuvre de son devancier. Peut-on aller plus loin ? Oui.

Jean-Jacques Rousseau est Saint-Preux, mais Prévost est Cleveland. « Je trouvai en effet tant de rapports entre les inclinations de Cleveland et les miennes, tant de ressemblances dans notre manière de penser et dans nos sentiments que je confessai au fils que je m'étais reconnu dans les traits de son père 4 », écrit-il dans la préface du roman qu'il présente, suivant son habitude, comme des mémoires vrais. Il est aussi le Doyen de Killerine, l'Homme de Qualité, Montcal et le Commandeur. Les aventures de ses héros ne sont pas les siennes, sans doute. J'ai démontré ailleurs que l'histoire de Manon elle-même n'est pas autobiographique. Mais, par un jeu d'imagination, il refait, d'année en année, l'examen de son âme, en la prêtant à ses héros. Jean¬Jacques Rousseau pleure sur Cleveland, mais, quelques années plus tôt, Prévost avait déjà pleuré sur lui-même, tel qu'il se peignait dans son roman. Tous les deux envisagent la vie de leurs héros des mêmes points de vue. Leurs philosophies sont semblables.

1 Id., t. XIII, 22 mars 1764.
3 Corr. Litt., t. VI, juillet 1764. 3 Confession, livre I, Ve partie. 4 Préface, p. VII.

C'est l'épopée de la vertu, comprise d'une manière spéciale mais explicite. Saint-Preux écrit à Julie « N'as-tu pas suivi les plus pures lois de la Nature ? ... Qu'as-tu fait que les lois divines et humaines ne puissent et ne doivent autoriser ? 1 ». Cleveland proclamait une doctrine identique : « Les droits de la nature étant les premiers de tous les droits, rien n'était assez fort pour prescrire contre eux... L'amour en était un des plus sacrés puisqu'il est l'âme de ce qui existe 3 ». Partant de principes semblables, l'évolution sentimentale des héros s'exprime en termes analogues. Julie parlera de la « sainte ardeur » de sa passion, Saint-Preux de ce « feu céleste » 3, et ceci parce que Cécile, dans Cleveland, « tendait au bonheur d'aimer sans bornes et sans mesures 4 » et qu'une « sublime passion » la transportait au moment de sa mort, lui faisant confondre Dieu et son amant. Vertu, amour, sensibilité : trois termes indissolublement unis, presque synonymes. La passion est sainte par le seul fait qu'elle domine l'être. L'extase triangulaire de Julie, de Saint-Preux et de Claire d'Orbe tourne dans un cercle vicieux, et chacun admire la frémissante sensibilité des deux autres. C'est l'idéal moral qui se présente sans cesse à l'esprit de Prévost, la règle que suivent Cleveland, des Grieux, Patrice. Tous raisonnent comme Saint-Preux, se lancent dans les mêmes envolées, éprouvent la même mélancolie. Cleveland à Rouen, séparé de Fanny par l'Atlantique, a des plaintes qui annoncent Saint-Preux aux rochers de Meillerie. « Je hais tout ce qui m'empêche de mourir 5». Devant le lac de Genève, l'amant de Julie clamera « L'onde est profonde et je suis au désespoir Il». Tous les deux, plaintifs, surrexcités, fébriles, gémissent comme Saint-Preux « que c'est un fatal présent qu'une âme sensible' », ou, comme Cleveland, qu'il a « contracté une étrange familiarité avec la douleur 2 ». Les personnages de Prévost sont «aimables et malheureux 8 », ceux de Rousseau bons et infortunés. Tous trouvent une sorte de paix au milieu de la passion et de la souffrance parce qu'ils se sentent en accord avec la Nature.

1 Nlle H., Ire partie, lettre XXXI. Cleveland, t. I.
3 Nlle H., Ire partie, lettre XVI. 4 Cl., t. IV, p. 378.
5 Cl., t. I, p. 249.
" Nlle H., Ire partie, lettre XXVI.

Un autre rapprochement s'impose. Pour Jean¬Jacques Rousseau, la conscience est un sentiment, non un jugement : «Dieu nous a donné la raison pour connaître ce qui est bien, la conscience pour l'aimer 4». Des Grieux, qui commet les pire vilenies pour l'amour de Manon, considère sa conduite : « Je ne voyais plus (cet heureux état) que de loin, comme une ombre qui attirait encore mes regrets et mes désirs mais trop faible pour exciter mes efforts 5». La conscience devient pour lui un appel sentimental, non plus un ordre.

Par-delà ces rapprochements généraux, certains types chers à Rousseau éveillent le souvenir de types correspondants, qui ont peuplé les romans de Prévost. Dans ses ceuvres, romanesques ou autobiographiques, Rousseau insiste sur la beauté morale d'êtres qui semblent louches et tarés. Le personnage équivoque de Mme de Warens est inoubliable. Or, à plusieurs reprises, Prévost met en scène des personnes qui font présager la dame des Charmettes et toutes les pécheresses romantiques. La plus frappante est Mme Lallin, dans Cleveland, dame mûre, au passé inquiétant, qui s'éprend du héros alors qu'il est tout jeune, qui met tout en couvre pour le compromettre, s'accroche à lui, ruine son ménage s'efforce de le convertir au catholicisme - Cleveland est anglican -, fait à plusieurs reprises enfermer dans des couvents sa belle-sueur, ses enfants, la jeune fille qu'il aime. Elle est toujours escortée par un confesseur jésuite. C'est une peste redoutable et servile, et Cleveland s'extasie sur sa vertu, l'attachement qu'elle lui témoigne, sa haute valeur morale. « En accusant cette dame de tous mes maux, je dois confesser qu'elle n'en fût qu'innocemment la cause. En quelqu'endroit du monde que son désespoir et son mauvais sort l'aient conduite, je lui dois cette justice. Elle était bonne, douce, obligeante, attachée à ma famille et incapable de contribuer volontairement aux malheurs qu'elle m'a causés 1 ». Elle n'en sème pas moins le malheur autour d'elle, avec application, pendant quatre volumes.

1 Id., id.
2 Cl., t. III, p. 195.
3 Homme de Qualité, t. I, p. 185. Nlle H. VIe partie, lettre VII. s H. de Q., t. III, p. 314.

La situation de Saint-Preux auprès de Julie, au début de la Nouvelle Héloïse, fait aussi penser à Cleveland. Les deux héros, tout jeunes et bâtards - Cleveland est fils naturel de Cromwell - sont tous les deux amenés à devenir les précepteurs des jeunes filles qu'ils aiment, Lady Fanny Axminster et Julie d'Etanges, issues toutes deux de familles nobles.

M. Servais Etienne 2 fait observer que, dans l'Homme de Qualité, Prévost a esquissé l'histoire de Julie. Un jeune chevalier de Malte aime, d'un amour partagé mais chaste, une jeune fille que ses parents obligent à épouser le vieux comte de C. Egalement incapable de tromper son mari ou de l'aimer, Mme de C. se retire dans un couvent et entame une correspondance senti¬mentale et décente avec le chevalier, relevé de ses voeux. Le comte l'apprend et, loin de s'indigner, il plaint les jeunes gens et décide d'entrer dans les ordres, espérant ainsi rendre la liberté à sa femme. Lorsqu'il découvre que ce moyen ne peut aboutir, il examine froidement la situation avec le chevalier : elle est sans issue. Mme de C. et son amant platonique continuent à s'écrire mais, lorsque le comte meurt, sa femme, au lieu de profiter de sa liberté, prend le voile 3. Ce serait là le triangle de Rousseau, ramené dans les limites de la morale et du bon sens. Toutefois, je serais plutôt tentée de voir là une version prosaïque de la Princesse de Clèves : le problème posé par Rousseau exige que Julie ait été la maîtresse de Saint-Preux.

1 Cl., t.II, p. 349.
2 Le genre romanesque en France depuis la Nlle Héloïse
jusqu'aux approches de la Révolution, Paris, 1922.
3 H. de Q., t. II, p. 218.

Mais un autre épisode de la Nouvelle Héloïse semble une imitation fidèle de la manière de Prévost, des situa¬tions qu'il aime peindre, de quelques-uns de ses personnages favoris : l'histoire de Lord Edward Bomston.

Le héros est un Anglais à la Cleveland : « Il met plus d'énergie que de grâce dans ses discours et je lui trouve même l'esprit un peu rêche 1 ». Il est déiste, mélancolique, vertueux, dévoué et maladroit. Il manque de savoir-vivre et de tact, « il croit toujours servir la sagesse en n'écoutant que ses passions 2 ». Est-ce par hasard que Saint-Preux et Julie le nomment souvent « le Philosophe Anglais » ? Il semble bien être, en effet, la réplique de l'infortuné fils de Cromwell. Cleveland était l'homme de la nature, qui ignorait tout du monde, multipliait les bévues. Il interrogeait constamment sa raison, sa conscience, ses principes pour trouver une ligne de conduite, et n'obéissait qu'au destin. Rousseau semble s'en être souvenu avec exactitude.

Edward, confident loquace de Saint-Preux, a d'autres occupations moins austères. A Rome, il est tiraillé entre une marquise dont il a été l'amant et la courtisane Laura. Celle-ci l'adore et refuse de devenir sa maîtresse. Au contact de l'« âme grande et forte » d'Edward, elle se repend, tente de se racheter. Platoniquement, Lord Edward oscille entre ces deux femmes : « Que de belles qualités sans vertu ! que d'amour sans honneur ! 8 ». Séduit par la beauté et le repentir de Laura, il songe à l'épouser. Alors, transportée d'émotion, elle lui écrit

« Le sacrifice de tout mon bonheur à un devoir si cruel me fait oublier la honte de ma jeunesse 4 ». Et elle prend le voile. La nièce de l'Homme de Qualité, jeune fille parfaitement honorable mais dont le bien-aimé était d'un rang trop supérieur au sien, disait, en entrant en religion qu'elle, avait « deux motifs de regarder la solitude avec joie : l'un d'avoir su lui marquer qu'elle n'était pas indigne de l'estime qu'il avait eu pour elle, par la promptitude avec laquelle elle s'était rendue justice lorsqu'elle avait reconnu qu'il était impossible qu'elle fût à lui 1 ». Laura, cette fille qui s'affine, s'amende se relève pour se rapprocher de l'homme d'élite qu'elle aime, n'est-ce pas une réplique grossière de Manon qui, à la Nouvelle-Orléans, comprenant enfin la noblesse de celui qui a tout abandonné pour elle, avoue : « J'ai été légère et volage et, même en vous aimant éperdument, comme je l'ai toujours fait, je n'était qu'une ingrate 2 ». Tout comme Lord Edward, le chevalier des Grieux veut épouser la jeune femme, indifférent à son lourd passé. Rousseau qui, dans les Confessions, raconte à satiété ses relations avec des courtisanes, n'avait peut-être pas besoin de modèles, mais enfin, même depuis Manon, les filles de peu de vertu étaient encore rares dans les romans sérieux.

La marquise italienne qui, en même temps que Laura, harcèle le Philosophe Anglais, semble la réplique des femmes fatales de Prévost. Les signalements sont identiques : « femme de qualité» qui « conçoit une passion violente. Un mariage étant impossible, elle se lie avec Edward «par un commerce intime et libre ». Le mari reparaît. Il n'est pas jaloux, mais Edward a des scrupules et veut rompre 3. Pour tenter de le retenir, la marquise lui jette Laura entre les bras. Découvrant qu'elle s'est donné une rivale, elle devient furieuse, relance Edward, veut le faire assassiner ; abandonnée, elle meurt. Ouvrons, comme l'a fait Rousseau, l'Homme de Qualité. Lady R., membre de la haute aristocratie anglaise, veut fuir son mari. Elle demande de l'aide à l'Homme de Qualité et, dès leur seconde entrevue, l'accable de déclarations enflammées, le supplie de la consoler, d'accepter son amour. Le héros, touché et flatté, en dépit de résolutions austères, s'avise que c'est là une femme de grand mérite, lui offre un asile et flirte avec elle. Secrètement, la fulgurante anglaise favorise l'intrigue entre le jeune marquis de Rosemont et Nadine Nadine qui prête quelques traits à Laura. Puis se produit une brusque tragédie : l'homme auquel la jeune fille a été contrainte de se marier contre son gré, tue Lady R. et l'Homme de Qualité prononce l'oraison funèbre de la femme qui l'a aimé : «Lady R. n'avait jamais su prendre d'empire sur ses passions et elle s'était toujours laissé conduire par les caprices de l'amour et de la haine' ». Formule que Rousseau condence brutalement : « Que d'amour sans honneur ! »

1 Nlle H. Ire partie, L. XLIV. 2 Id., id.
3 Nlle H., 6e partie. Lettre III. Id., id.
1 H. de Q., t. III, p. 204. Id., t. III, p. 480.
Nlle H. Les amours de Mylord Edward.

D'Anglaise, la dame devient Espagnole dans Cleveland. Une comédienne, Dona Cortona, apparaît à l'improviste dans le dernier tiers du roman. Elle veut connaître le premier Philosophe Anglais et, après une scène d'enthousiasme, elle se jette à sa tète. Le Philosophe résiste très mal, partagé, sans oser se l'avouer, entre son intérêt pour cette personne exaltée, et son amour pour sa femme. La femme fatale figure encore dans Killerine, sous le nom de Dona Figuerez. Comme la marquise de Rousseau, elle est noble, riche, indépendante, disposant de hautes relations. Elle se lie à Madrid avec Patrice, marié avec une femme qu'il aime passionnément. L'Espagnole explosive a rapidement ébloui le jeune homme qui, insensiblement, « lui trouve un mérite supérieur à son sexe Z ». Il en va ainsi jusqu'à la mort de la femme de Patrice. Saisi alors de scrupule et de dégoûts tardifs, celui-ci s'enfuit et rentre en France. La dame l'y poursuit, puis jette son dévolu sur son frère avec qui elle établira, elle aussi, « un commerce intime et libre ». Mais elle apprend que Patrice va se remarier. Elle le fait alors enlever et exige le mariage, en le menaçant de le faire égorger par trois sbires à ses ordres,. Ici, le rôle tourne court : Dona Figuerez se calme tout-à-coup et repart pour Madrid.

Rousseau n'a ignoré ni Lady R., ni Dona Cortona, ni, certainement, Dona Figuerez. Les Campagnes Philosophiques de M. de Montcal ont eu un succès moins éclatant, mais enfin, Montcal entre Mme de Gien et Miss Fidert il trouve dans la position ridicule de Lord Edward entre ses deux Italiennes. Cette sorte de triangle semble bien être une des figures favorites de l'abbé

il serait étrange que Rousseau ne s'en fût pas aperçu. Saint-Preux, quittant pour un temps Julie, arrive à Rome pour aider son ami à sortir de sa situation compliquée. Il rencontre les deux femmes. La marquise « voulut le gagner et ne fit que lui montrer ses artifices 2». C'est lui qui détermine Laura à entrer au couvent, lorsqu'il a découvert la beauté de son âme et qu'il la juge digne d'accomplir un pareil sacrifice. Ce sont encore là des scènes à la manière de Prévost. Le Doyen de Killerine a appris que sa belle-sueur, la femme de Patrice, mène une vie réphéhensible sous l'influence d'une Mme de S..« qui s'était fait une réputation extraordinaire de galanterie ». Il va donc voir cette personne pour tâcher de la ramener dans le droit chemin. Mme de S. juge que « rien ne pouvait être plus glorieux pour elle, ni servir mieux à confirmer l'opinion qu'elle avait de ses propres artifices que de lui inspirer pour elle des sentiments d'amour 3 ». A l'arrivée du Doyen, elle monte donc une savante scène de séduction, fort drôle, car l'abbé a pris soin de préciser au début de son roman que le Doyen est d'une laideur exceptionnelle: La marquise et Saint-Preux, une trentaine d'année plus tard, rejouent la même scène, mais l'intention humoristique fait défaut, car Saint-Preux est joli garçon. Quant au rôle de ce dernier auprès de Laura, il ressemble à celui de l'Homme de Qualité contraignant Nadine à prendre le voile.

1 H. de Q., t. III, p. 224. Kill, t. III, p. 157.
1 Kill., t. III. p. 304¬
2 Nlle H., 6e partie, lettre III. 3 Killerine, t. III, 108.

La Nouvelle Héloïse n'est pas le seul roman de Rousseau. En 1761, il écrit Emile et Sophie, suite de l'Émile. Il me semble impossible de ne pas reconnaître dans ce fragment un pastiche de Prévost. Personnages et situation ont tous des modèles connus.

Ce bref fragment romanesque en deux lettres est l'aveu de la faillite du système d'éducation de l'Émile. Le héros, marié à Sophie, connaît quelques années de bonheur sans mélange puis, brusquement tout s'écroule autour de lui. Son ménage se désintègre, Sophie s'éloigne de lui, puis le trompe. La première lettre semble un résumé laborieux de Cleveland.

Les deux époux partent pour Paris, accompagnés d'un ménage ami. Par la force des choses, Emile devient amoureux de la femme et Sophie la maîtresse du mari. C'est à peu près la situation de Cleveland et de Fanny à côté de Gelin et de Mme Lallin - du moins, la situation telle que l'envisage Cleveland, puisque, en réalité, Fanny est innocente. « Morale du monde, piège du vice et de l'exemple, trahison d'une fausse amitié, inconstance et faiblesse humaine, qui de nous est à votre épreuve ? Ah 1 Si Sophie a souillé sa vertu, quelle femme osera compter sur la sienne ? » 1, clame Emile. Ce sont là des plaintes que Cleveland reprend sans cesse au cours des trois derniers volumes du roman, jusqu'au jour où Fanny se résout à raconter son invraisemblable histoire.

Emile et Sophie, à Paris, sont amenés au drame en suivant la pente des distractions mondaines. C'est peut-être une vérité d'expérience, mais Cleveland et Fanny suivaient la même pente, avec le même résultat, d'abord à La Havane, puis ensuite à Paris.

Sophie, jadis gaie et accueillante, devient brusquement taciturne, « triste et sombre ». C'est un changement semblable qui se produit chez Fanny : « Cette chère épouse n'eut plus que des joies feintes, qu'elle eut la constance d'affecter... et sa disposition habituelle fut la douleur avec tous les tristes effets qui l'accompagnaient 1 ». Sophie révèle à Emile qu'elle l'a trompé, Fanny, qui accuse son mari d'un crime semblable, l'abandonne, et les deux hommes se comportent de la même manière

1 Emile et Sophie, (Ed. Hachette 1883). Lettre I, p. 3.

Cleveland : « Les mouvements cruels qui me déchiraient le coeur, se communiquèrent en un moment au cerveau ; je sentis que ma raison s'obscurissait tout d'un coup. J'étendis les bras vers Bridge, comme si la terre se fût dérobée sous mes pieds ...0 mon frère, lui dis-je, je me meurs ! En effet, je tombai sur lui sans le moindre reste de sentiment et de connaissance 2 ».

Emile : « A ces mots que mon oreillè semblait repousser, je reste immobile, annéanti, mes yeux se ferment, un froid mortel court dans mes veines ; sans être évanoui, je sens tous mes sens arrêtés, toutes les fonctions suspendues. Mon âme bouleversée est dans un trouble universel, semblable au chaos de la scène au moment qu'elle change, au moment que tout fuit et va prendre un nouvel aspect. J'ignore combien de temps je demeurai dans cet état, à genoux comme j'étais et sans oser presque remuer, de peur de m'assurer que ce qui se passait n'était point un songe 3 ».

Suivent deux longs délires, parallèles. Emile abandonne sa demeure » résolu à n'y rentrer de ses jours », Cleveland veut se tuer. Tous deux évoquent l'image de l'infidèle et leur propre souffrance. Cleveland, nerveux, et frénétique, repond à une princesse qui veut le consoler : « Songez qu'elle m'a trahi, qu'elle m'a réduit à l'extrémité mortelle où vous me voyez, qu'elle n'a pas plaint peut-être un moment les maux qu'elle â causés. Vous voulez donc que je lui rende un coeur qu'elle a dédaigné et que je me précipite sans réflexion dans un nouveau genre d'infamie ! 4 ».

Emile, plus froid : « Non, je connais son coeur, jamais Sophie n'aimera un homme à qui elle ait donné le droit de la mépriser. Elle ne m'aime plus ... Ah, c'est là son plus grand crime, j'aurais pu tout pardonner, hors celui-là ... Sans doute, elle me veut tout le mal qu'elle m'a fait' ».

1 Cl., t. II, p. 337. 2 Cl., t. II, p. 363. 2 E. et S., pp. 7-8. ' Cl., t. III, p. 120.

Emile quitte Paris, disparaît. Est-ce la hantise du voyage qui, à tout moment, arrache les héros de Prévost à leur entourage et les jette de par le monde ? Et, avec la seconde lettre, le modèle change. Ce n'est plus Cleveland, mais les Mémoires du Commandeur.

Emile s'embarque à Marseille. A la hauteur de la Sardaigne, son bateau est poursuivi par les Barbaresques. Le combat s'engage et comme dans le roman de Prévost, le héros est fait prisonnier et mené en Afrique'. Le Commandeur avait débarqué à Tunis, Emile est mené à Alger. Dans les deux romans, les bateaux sont capturés par trahison. Emile, à Alger, rencontre plusieurs chevaliers de Malte prisonniers : ce sont là des héros favoris de Prévost. Tous les personnages des Mémoires du Commandeur sont membres de l'Ordre, des Grieux portait également la croix blanche. Et c'est probablement le roman de l'abbé qui donne à Rousseau le ton méprisant avec lequel il parle de deux chevaliers qui ont « renoncé par leur noblesse à leur état d'hommes 3 ». Les aventures que Prévost prêtait à son Commandeur n'avaient rien d'édifiant. Emile tente de s'enfuir d'Alger et, dans l'esprit de Rousseau, il devait réussir, puisque après Alger, il va atterrir dans une île déserte 4. Le Commandeur de Prévost s'enfuyait effectivement du Maroc 5.

Quant à la dernière partie d'Emile et Sophie, qui n'existe qu'à l'état de vague ébauche, elle semble encore inspirée par l'oeuvre de Prévost et de nouveau par Cleveland. Cette histoire d'île déserte, de naufrages, de récits « des fraudes et des violences » qui ont fait succomber la vertu de Sophie, de faux mariage et d'innocent ménage à quatre, tout cela est tellement dans la manière de l'abbé que Rousseau semble avoir esquissé là un pastiche. Sophie, « pardonnée après une faute involontaire expiée par de cruelles peines et réparée par le repentir », c'est Rose, Miss Fidert ou même Manon. Fanny est aussi une innocente que l'on croit coupable. La mise en scène compliquée de l'île, du temple garni de fleurs c'est l'empreinte de l'exotisme de Prévost, qui s'inspire à la fois de Robinson Crusoe et des voyages imaginaires du XVIIe siècle. Il serait difficile de voir, dans cet échaffaudage de scènes compliquées, qui semblent inconciliables les unes avec les autres, une inspiration née d'un coup, dans l'esprit de Rousseau.

1 E, et S., p. 16.
2 E. et S., p. 25, Mem. du Com.., pp. 200-201. 3 E. et S., p. 28.
4 P. 31. 5 P. 258.

Depuis. l'ouvrage de J.-J. Texte, on a voulu voir dans la Nouvelle Héloïse une réplique de Clarissa Harlowe, de Richardson. Il y a sans doute quelques points de contact, mais ils sont moins frappants qu'on ne l'a dit. Texte voyait une ressemblance dans la situation des deux héroïnes, toutes deux contraintes par leur famille à des mariages qui leur font horreur, toutes deux séparées des hommes qu'elles aiment, Lovelace ou Saint-Preux. Mais c'est là un ressort vénérable, qui remonte à la Comédie Italienne et même à Plaute. Sans chercher loin ni longtemps, on peut le retrouver, rien qu'en France, dans L'Illusion Comique, L'Avare, Les Femmes Savantes, Tartuffe, Le Malade Imaginaire, dans vingt romans, dont le Doyen de Killerine. Un pareil thème exigeait une confidente pour la jeune fille. On a voulu rapprocher Claire d'Orbe de Miss Howe. Cette créature frétillante, exaltée, indiscrète, sans scrupules, est bien plus proche des Lises, des Toinettes, des Dorines du répertoire. Le jeune homme avait droit à un confident ou à un laquais : Lord Edward est ainsi appelé à jouer les La Fèlche. Et il cumule, car il tient aussi l'emploi de Raisonneur pour réconforter l'amoureux désolé. Il est donc un sage et, puisqu'il est Anglais, un philosophe : Cleveland. Aller chercher Richardson lorsqu'on a Prévost sous la main semble un bien grand détour.

1 J.-J. Rousseau et les origines du cosmopolitisme littéraire, Paris, 1897.

Le thème de l'amour vaincu n'est pas une ressemblance. Lorsque Clarissa refuse d'épouser Lovelace, son amour est mort, tué par le mépris. De toutes les façons, la Princesse de Clèves avait mis en scène une femme triomphant d'une passion coupable. Texte relève une série de rapprochements peu concluants, car ils peuvent tout aussi bien établir la filiation directe de Prévost à Rousseau. La très longue agonie de Clarissa aurait inspiré celle -interminable -de Julie. Mais Donna Diana 1 et Mlle de L. 2, meurent également pendant des pages et des pages. Clarissa fuit avec Lovelace. Julie songe à se faire enlever par Saint-Preux. Mais c'est la un ressort romanesque banal. De plus, Patrice enlevait Mi,- de L., Mme de Gien enlevait Montcal. Clarissa et la Nouvelle Héloïse ont pour acteurs des membres de la petite noblesse et de la haute bourgeoisie. Sans doute, mais tous les héros de Prévost appartiennent à ces milieux. Richardson et Rousseau prodiguent les développements moraux, les dissertations religieuses. Tous les deux ont la haine de la vie mondaine. Mais tout cela se trouvait chez l'abbé Prévost. Clarissa, Julie, tous ceux qui les entourent sont protestants. Cette conception, instinctive chez un Anglais et un Genevois, ne peut être un élément de rapprochement

Rousseau aurait aussi bien pu trouver des personnages appartenant à sa propre religion chez Defoe, chez Fielding, chez Smollett. Par contre, le thème protestant, si frappant dans les romans du bénédictin qu'était Prévost, pouvait attirer son attention. Et c'est effectivement ce qui s'est produit. Dans ses Remarques sur les Observations de M. de Malesherbes, il écrit : « Il me paraît assez étrange qu'un prêtre catholique puisse, dans ses romans, faire parler des protestants suivant leurs idées, plus librement qu'un protestant dans les siens 1 ». Rousseau semble même avoir été le seul écrivan ou critique qui se soit avisé des sympathies protestantes de l'abbé.

Le seul point de contact entre Rousseau et Richardson semble être le fait que tous les deux ont écrit un roman par lettres. C'est peu. Encore faut-il noter que Richardson n'innovait pas. Les lettres de la Religieuse Portugaise, dont le succès avait été immense, celles de la Présidente Ferrand, et même celle d'Héloïse, - l'ancienne, l'abbesse du Paraclet - sont bien antérieures à Clarissa. Et Rousseau n'a connu le roman anglais qu'à travers la traduction de Prévost.

La Nouvelle Héloïse paraît en 1761, une vingtaine d'années au moins après les plus célèbres romans de Prévost. Personne, pas même les ennemis de Rousseau, ne songé à rapprocher ce grand succès de larmes de ses prédécesseurs, l'Homme de Qualité, Marron, Cleveland, Killerine, qui, pourtant, n'étaient pas oubliés. La naissance du roman noir, en France et en Angleterre leur créait un nouveau public. Baculard d'Arnaud, Horace Walpole, Sophiel, Smollett étaient des disciples de l'abbé. Peut-être a-t-on jugé irrespectueux de rapprocher des oeuvres si romanesques d'un livre aussi lourd de philosophie et de psychologie que la Nouvelle Héloïse. La plupart des critiques modernes en ont fait autant. Il est cependant certain que Jean-Jacques Rousseau connaissait Prévost mieux qu'aucun d'entre eux.


Claire Eliane ENGEL.

1 H. de Q.
x Killerine.
1 Corr. Gén., t. VI, 19 février 1761.

 

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